Deux ans.
Plus de deux longues années se sont écoulées depuis mes dernières lignes
ici. Ai-je changé ? Qui pourrait répondre avec assurance à cette question ? J'ai évolué. Voilà tout ce que je puis dire... Ces deux années furent si longues, si... pleines. En amour comme en
mathématiques, une période est née et une période est morte durant ces deux années.
En mathématiques, que dire sinon que j'ai plus appris pendant ces deux
années que pendant toute ma scolarité ? Je ne pense toutefois pas que ce temps passé à ne rien faire dans les petites classes soit inutile, non, bien au contraire. Impossible de courrir avant
d'avoir su marcher, il est nécessaire d'avoir de solides bases si l'on veut sauter dans le merveilleux bouillonnement des études préparatoires. De plus, ce rythme dû aux exigeances si colossales
de nos professeurs serait de toute façon impossible à tenir pour bien des gens. Mais quand on se donne une chance, quand on ose se battre, quand on cesse de rever à son avenir pour se donner les
moyens de réussir, et que l'on réussit ! Quel joie ! Quelle délivrance... Existe-t-il un plaisir plus agréable à l'esprit que celui de se retourner en arrière, et de se dire, par unique fierté :
tout ceci, tout ceci je le dois à mon travail uniquement, à mon obstination ?
Il ne faut toutefois pas s'arrêter ici, il faut avancer, encore et
toujours. On ne fait pas tous ces efforts pour quelque chose. Enfin, personnellement, je ne le fais pas pour ma propre fierté, ni pour m'assurer un emploi d'ingénieur/cadre/directeur de
je-ne-sais-pas-trop-quelle-entreprise. J'ai toujours trouvé un peu triste les gens qui posent la fatidique question : « Mais à quoi donc servent les mathématiques ?? ». Si on devait attendre de
trouver la raison pour développer les questions intéressantes, je pense que l'on attendrait encore l'invention de la roue... Les mathématiques sont si belles que cela suffit comme raison ! Pas
besoin d'aller plus loin, c'est la science des raisonnements, qui ne souffre aucun raisonnement sur sa finalité. Et par dessus cette beauté, toujours cette joie, cette joie infinie de
faire des mathématiques. D'exercer la puissance de son esprit, de prouver sa supériorité sur le monde qui nous entoure en montrant sa puissance dans un monde qui justement n'a aucun
rapport avec le monde qui nous entoure. C'est peut être cela la vraie puissance des mathématiques, sa véritable beauté : exister indépendemment du monde réel.
Voilà pourquoi il est stupide de vouloir répondre à la question « à quoi
servent les mathématiques ». À tout. À rien. On s'en fout.
Mais les mathématiques (et à mon grand désespoir, la physique
également... Oui, on est forcés de faire de la physique en prépa, la faute aux futurs ingénieurs/cadres/directeurs costume trois pièces...) prennent un temps monstrueux. Tant de temps qu'on en
oublie parfois l'essentiel, cet essentiel qui est à vos côtés tous les jours et qui vous regarde avec tristesse vous enfouir, voire vous enfuir dans le travail. Peut-on être amoureux et faire des
mathématiques ? Le problème c'est que les mathématiques ne souffrent pas, elles... Combien de fois me suis-je posé cette question durant cette période : pourquoi les journées ne font-elles diable
que vingt-quatre heures ?! Vingt-quatre heures ! Mais c'est trop peu ! Il en faudrait au moins trente, voir quarante pour pouvoir pleinement en profiter ! Qui sont les fous qui ont si sottement
découpé l'emploi du temps du monde entier en de si chiches parcelles ? Et pourtant on doit s'en accomoder, réussir à vivoter malgré tout sur ce ridicule carré de verdure temporelle, pour y semer
cette plante vivace : l'amour véritable.
Je ne saurai pas dire pourquoi cette envie d'écrire me reprend. C'est
comme sortir la tête d'un long tunnel. Un jour on se réveille et on ouvre les yeux, et on se dit : « Ah ? C'est ça le monde ? ». C'est peut être un peu ce qui se passe en moi en ce moment. Le
monde est si drôle ! Il tourne si bizarrement, et tout le monde fait comme s'il tournait droit ! Mais tout le monde s'en convainc si bien qu'au final il tourne à peu près droit pour tout le
monde... Et j'ai une folle envie de m'ouvrir à ce monde fou ! (mais pourquoi donc tant de chiasmes ?)
Je jette ici
pêle-mêle les futurs sujets auxquels je compte m'intéresser, car j'espère tellement avoir du temps ! Le go tout d'abord, on ne se refait pas, il faut que mon cerveau soit occupé. Et là encore, je
pourrai disserter longtemps sur la beauté de cette discipline... Oui, le jeu de go est beau jeu, pour qui le respecte. Je ne suis encore qu'un humble débutant, mais j'imagine la poésie des
combats, de ces pierres noires et blanches qui s'affrontent sur l'étendue aride d'un goban. Les pierres dansent follement sur ce désert ! Parfois certainent meurent, parfois d'autres vivent, sans
que l'on sache vraiment par quel miracle... J'ai aussi l'intention de m'intéresser à la cuisine ! Car mademoiselle aimerait bien que je lui mitonne quelques délicieux petits plats, et que moi,
j'ai toujours un peu rêvé d'être le maître des bonnes odeurs. Que l'on doit se sentir puissant lorsque l'on met l'eau à la bouche des gens ! On verra bien si cette intention fait suite, j'ai un
peu peur des râtés au début... Et puis nager aussi ! Trop longtemps durant ces deux années j'ai oublié mon corps, j'ai refoulé ses besoins. Pas le temps, je parais au plus pressé. Et pourtant...
Quel sensation délicieuse que de se couler dans l'eau ! De se concentrer sur sa respiration et sur ses mouvements, et sur rien d'autre. 1,2,3... 1,2,3... Glisser pour mieux oublier. Et encore
tant d'autres envies ! Lire, écrire, apprendre à connaître le thé, et bien entendu, faire des mathématiques et aimer.
Cela fait pourtant quelques temps que cette nouvelle est achevée. Sans trop savoir pourquoi, je ne l'ai fait lire qu'à un petit nombre de personnes. Il est temps à présent que mes mots prennent leur envol, tout comme une enfant adorable d'une certaine histoire...
J'espère que vous prendrez autant de plaisir à lire cette nouvelle que moi à l'écrire. C'est la première fois que je m'essaie à un style plus simple, plus épuré. Bon enfant, même, diraient certains. Et ce n'est pas plus mal. Restons enfants !
The Albatros, by Adufazul, on DeviantArt.
L'Envol du Grand Oiseau Blanc.
À tous ceux qui ne vivent que pour leurs rêves.
Depuis toujours, le vent chante à l'unisson des oiseaux allègres, et peuple les oreilles des hommes fatigués. Sans jamais se lasser, il murmure ces mots si tristes qu'ils font
frémir les arbres et pleurer les pierres.
Ces mots qui nous racontent l'histoire oubliée de la Dame du Vent.
Elle commence il y a bien longtemps, avant les premières machines, avant les premiers royaumes, avant même les premières lois. Alors, tout était paisible. Les hommes
vivaient simplement, mangeaient à leur faim et buvaient à leur soif. Personne n'était plus riche que son voisin, car tous possédaient la même terre. Tous étaient libres.
Un regard, un sourire. Cela suffit quelques fois. Entre Sahouko et Kamori naquit immédiatement un amour éternel. Comme la tradition l'exigeait pour les nouveaux couples, il
leur fut donné un foyer, pour qu'ils puissent fonder une famille large et heureuse, et un champ, pour que leur sort ne dépende que d'eux-même.
Rendue fertile par le travail patient des deux amants, la terre leur offrit tout ce dont ils avaient besoin pour vivre. Elle ne demandait en échange qu'un peu d'amour et d'eau
fraîche. Un beau jour, la tendresse attentionnée que Sahouko et Kamori vouaient à leur terre porta ses fruits : du sol poussa une unique rose, de la taille d'un homme. Un bouton de rose écarlate,
qui sentait la vie et le soleil. La terre venait d'enfanter.
Les amants prirent soin de cette fleur plus encore que de leur terre, comme s'il s'était agit du bien le plus précieux et le plus fragile qui soit. Ils la caressaient avec
tendresse, l'arrosaient d'une eau cristalline, et lui contaient des histoires merveilleuses pendant des jours entiers, sans jamais se lasser. Enfin, la rose finit par éclore. Un à un, ses pétales
tombèrent sur le sol, découvrant un enfant gorgé de soleil.
Une petite fille.
Sahouko et Kamori versèrent des larmes de joie et de reconnaissance pour cette terre qui leur avait tout donné. Avec une douceur infinie, ils placèrent l'enfant dans les bras
tendus de Sahouko, qui se refermèrent délicatement pour former le plus douillets des nids. Délivrée de son précieux présent, la fleur gisait inerte sur le sol marron, et ressemblait à un immense
cordon ombilical. Kamori se saisit d'un des immenses pétales écarlates et en drapa sa fille.
Puis il déposa un baiser sur son front :
« Tu t'appelleras Korâ, car tu es aussi belle que l'éternité du soleil, lui murmura-t-il »
La jeune Korâ grandit donc dans cet univers heureux, continuellement aspergée par les rayons d'or d'un astre chaleureux. Son occupation favorite consistait à s'asseoir sur un
petit carré d'herbe verte et moelleuse et regarder voler les oiseaux hauts dans le ciel azur. Ce qu'elle aurait aimé voler ! Être si loin dans le ciel que la maison ne lui semblerait pas
plus grosse qu'un grain de poussière. Pouvoir toucher la soie infiniment douce des nuages aussi blancs que le lait. Sentir un air frai et pur agiter ses cheveux, et virevolter telle une
hirondelle.
Parfois, Kamori emmenait sa fille pour de longues promenades, pendant lesquelles il lui racontait l'histoire tranquille du monde où ils vivaient, telle que la lui avait
racontée son père. Un jour, alors qu'ils avançaient au hasard de leurs pas, ils longèrent un lieu sinistre, à la terre noirâtre et carbonisée, piquetée de tâches blanches – du sel. Les
ruines à moitié effondrées d'une ancienne habitation se dressaient dans un coin de ce rectangle désolé, peuplé seulement par quelques corbeaux criards et des ombres squelettiques. Cet endroit
empestait la mort et les larmes d'une terre violée.
Korâ était très inquiète. Elle n'avait jamais vu tel spectacle de désolation.
« Pourquoi la terre est-elle si sombre soudain ? Pourquoi semble-t-elle si triste ? demanda-t-elle en resserrant l'étreinte de sa petite main sur celle de son père.
»
Le regard de Kamori se perdit dans l'abîme calciné du champ, et sembla se voiler d'une immense tristesse. Après quelques instants, il prit la parole.
« Vois-tu, parfois, les gens oublient d'où ils viennent, ce qu'ils sont, et surtout, ils oublient à qui ils doivent tout. L'histoire de cette terre est aussi vieille que
célèbre. Mon père me l'a racontée pour me mettre en garde, tout comme son propre père la lui avait racontée. Maintenant, c'est mon tour.
« Il y a très longtemps de cela, une grande famille vivait ici. Une famille tout à fait respectable. Inops était leur nom. Mais un jour, après un hiver particulièrement long et
rude, il se retrouvèrent sans rien. Cette année là, ils faillirent mourir de faim. L'année suivante, ils se mirent à demander un peu plus à leur terre, par sécurité. Et ils firent de même l'année
d'après, et encore, et encore. Ils avaient perdu confiance en leur terre, et préféraient amasser de la nourriture, plutôt de devoir souffrir une nouvelle fois les affres terribles de la faim.
« Mais un beau jour, ils se rendirent compte qu'ils ne pourraient jamais venir à bout de la quantité monumentale de nourriture entreposée dans leur maison. Voir pourrir ce
qu'ils avaient eut tant de mal à arracher à la terre les rendait malade, aussi décidèrent-ils de le distribuer aux autres familles. Chacun pouvait venir piocher à son gré dans la montagne de
vivres et améliorer ainsi quelque peu son ordinaire. Souvent, ils apportaient un petit quelque chose en échange : celui qui savait sculpter offrait une poupée en bois pour la plus jeune des
filles, et celui qui savait tisser offrait un vêtement chaud pour l'hiver. Bientôt, cette habitude devint une coutume, et la coutume devint obligatoire.
« Un beau jour, un homme apporta comme présent un simple caillou. Il n'était ni très gros, ni très utile, mais était extrêmement lourd, et brillait comme un morceau de
soleil. C'était, disait-il, un des nombreux cailloux qui affleuraient à la surface de son champ. La Mère de cette famille trouva la pierre si jolie, que tous les autres présents qui
lui avaient été offert perdirent soudain leur valeur à ses yeux. Elle exigea que l'homme lui rapporte d'autres de ces fragments d'étoiles. L'homme s'exécuta, trop heureux d'être dispensé de son
labeur quotidien. Il lui suffisait de se baisser pour ramasser quelques cailloux brillants, et il pourrait manger autant qu'il le souhaitait !
« Peu à peu, les réserves, pourtant immenses, de la famille Inops diminuèrent, et finirent par être totalement épuisées. Cependant, la femme aimait tellement les cailloux
brillant qu'il lui semblait n'en avoir jamais assez. Aussi, elle convainquit son mari de demander un peu plus à la terre, uniquement pour posséder un excédent susceptible d'être échangé contre
les pierres. Le mari aimait sa femme, et avait pleine confiance en elle. Aussi s'exécuta-t-il.
« Ainsi, une nouvelle fois, il exigea plus de sa terre. Et chaque année, sur les réclamations pressantes de sa femme, il lui demandait plus que l'an passé. Un jour, il en
demanda trop.
« Le sol vomit des torrent de sel, qui tuèrent tout ce qui vivait sur sa terre : les plantes tout d'abord, les animaux ensuite, n'ayant plus rien à manger. Bientôt, les
Inops souffrirent de la faim, à nouveau. Une faim terrible, dévorante, plus atroce que tout ce qu'ils avaient jamais enduré. Ils réalisèrent alors que les cailloux aussi beaux que le soleil ne se
mangeaient pas.
« Il tentèrent d'échanger les nombreuses pierres accumulées contre un peu de nourriture, en attendant que tout trace de sel quitte leur champ. Cela dura quelque temps, et tous
étaient ravis de posséder à leur tour ces cailloux étincelants. Mais peu à peu, leur générosité se transforma en méfiance. Le mauvais œil semblait planer au dessus de cette famille. Une à une,
les portes se fermèrent.
« Jusqu'au bout, ils tentèrent d'arracher leur subsistance de leur terre, mais leur sol était bien trop fatigué. Leur terre était morte. Eux aussi, finirent par mourir. »
Kamori se tut quelques instants, et laissa son regard errer sur cette terre assassinée pour quelques cailloux brillants. Une tristesse mélancolique l'envahit.
« Tu vois ? La terre était si épuisée que toujours rien ne pousse ici, et pourtant cette histoire était déjà très vieille du temps du père de mon père. »
La fillette resta pensive un instant, ses grands yeux dorés fixés sur le sol mort. Elle se pencha, et saisit dans sa main une pierre peuplée de mille reflets dorés.
« C'est pour des cailloux comme ça que leur terre est morte ?
– Oui, pour des cailloux comme ça.
– C'est vrai qu'ils sont très jolis. Regarde, on dirait que je tiens dans ma main un morceau du soleil !
– Serais-tu prête à échanger contre ce simple caillou ton carré d'herbe verte et moelleuse ? Échangerais-tu contre une pierre notre terre couleur de limon ? »
La petite leva vers son père des yeux terrifiés :
« Contre mon petit morceau d'herbe ? Jamais ! »
Et elle balança la pierre de toutes ses forces.
La petite fille ne fut plus jamais vraiment la même après cet épisode. Une part de sa confiance aveugle en l'avenir avait été détruite, carbonisée comme le sol noirâtre de la
propriété des Inops. Elle commençait à comprendre la relation fusionnelle qui liait les hommes à leur terre, un lien si puissant que le rompre signifiait la mort des deux parties.
Dorénavant, elle regardait la terre comme une enfant regarde sa mère : avec amour et reconnaissance, mais aussi avec crainte et respect. Tout comme Sahouko, elle prit
l'habitude de parler aux plantes et aux animaux. Elle leur racontait avec sa petite voix d'enfant des histoires sans fin, des histoires où un oiseau gigantesque viendrait la chercher, et où elle
s'envolerait pour l'éternité du ciel d'azur.
Ce rêve fou occupait une place grandissante dans leur cœur de la fillette. Chaque jour, il prenait un peu plus d'espace, et beau matin, il n'y eut plus que lui. Tôt dans la
matinée, parfois alors même que le soleil n'était pas encore levé, elle s'asseyait sur son carré de mousse verte, et fixait le ciel de ses grands yeux mordorés, intensément.
Elle restait ainsi pendant des heures, immobile statue, à dévisager l'infini bleuté. Quelle joie ce devait être de sentir l'air battre doucement son visage. Qu'il devait être
doux de dormir dans le duvet moelleux des nuages, à côté duquel le plus épais des carrés d'herbe aurait semblé aussi confortable qu'un lit de cailloux pointus. Que le paysage devait être beau, vu
de si haut qu'une maison ne serait pas plus grande que son pouce.
Si haut que personne n'avait jamais osé imaginer voler.
Un jour, voyant passer un groupe d'oiseau, elle ne put s'empêcher de murmurer.
« Je vous en supplie, emmenez moi avec vous... »
Puis, elle retourna à son mutisme obstiné, et se mit à fixer avec plus d'ardeur encore le ciel désespérément lointain.
Ce ne fut tout d'abord qu'un minuscule point dans le ciel, à peine plus gros que la moitié de son pouce. Mais ce point se mit à enfler, démesurément. Il atteignit rapidement la
taille d'un petit chat, puis d'un enfant, puis d'un homme fait, puis la taille d'une vache. Et toujours, il continuait de grossir. Lorsque l'oiseau majestueux se posa, il était plus grand qu'une
maison.
« Ainsi c'est toi qui préférait voler une seule seconde et périr aussitôt plutôt que de passer une vie entière clouée au sol ?
– Oui, répondit Korâ d'une voix intimidée.
– Je suis le Grand Albatros, Seigneur de tous les Cieux. Allons ! Que l'illusion de ton rêve soit plus palpable que la certitude de la réalité. »
Korâ s'approcha lentement du cou du Grand Albatros, aussi blanc que la froide neige d'hiver. Elle déposa doucement sa main sur le duvet arachnéen de l'oiseau,
pleine de crainte et de respect. Il était plus doux et plus soyeux que tout ce qui lui avait jamais été permis de toucher. Même les pétales de la rose qui l'avaient vue naître semblaient rêches
et grossiers en comparaison. L'oiseau était aussi délicat qu'un nuage. La petite fille n'osait plus bouger, paralysée par la peur et le respect en face de cet oiseau magnifique.
« Aurais-tu peur ? N'est-ce pourtant pas ton rêve de fendre les cieux ? N'est-ce pas ce pourquoi je suis là ? »
La voix de l'Albatros vainquit les dernières hésitations de la jeune fille. Elle escalada prestement la petite montagne de plumes, et se retrouva entre les deux ailes immenses
de l'oiseau. Elle s'assit, et sourit. À cet instant précis, son visage devint aussi lumineux que le plumage de l'Albatros. Du bout des doigts, elle caressait l'infinie douceur de son
rêve.
Au loin, elle crut apercevoir la silhouette de sa mère qui lui souriait. Elle était heureuse.
« Adieu, murmura-t-elle. »
Et le grand oiseau blanc s'envola dans un grondement de tonnerre, d'un coup de ses ailes sublimes.
À genoux, les poings profondément enfouis dans la terre, Sahouko gisait, brisée. Elle ne s'était absentée qu'un instant, mais ces quelques secondes, infimes, avaient suffi à
lui ravir, sans pitié, l'enfant qu'elle aimait, tant et tant. Disparue, emportée à tout jamais par un dragon difforme, aux écailles noires, à la gueule, béante, pourvue de dents hideuses,
des scies, et aux orbites vides.
Pour Sahouko, la vie perdit brusquement tout attrait. Le soleil illuminant son existence lui avait été ravi, et toutes les couleurs avec. Tout était gris. Morne. Triste.
Sahouko n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait le teint terne, le visage creusé et couleur de cendre, et l'étincelle de joie dans ses yeux était éteinte, noyée par les larmes. Des
larmes, Sahouko en versa des océans entiers. Mais bientôt, elles aussi devaient tarir, et il ne resta plus rien. Sahouko était devenue une ombre, froide, noire, morte.
Avant de disparaître à son tour, elle adressa une ultime supplique :
« Je vous implore, forces de la Nature. Écoutez ma douleur. Écoutez la souffrance d'une mère ! Je meurs brisée, mais permettez à mon dernier souffle d'accompagner ma fille
éternellement, et que mon murmure habite ses cheveux jusqu'à la fin des temps. Ma fille... »
Les Anciens racontent que Sahouko fut entendue, et que c'est depuis ce temps que le vent souffle sur la terre. C'est le dernier soupir de Sahouko, qui accompagne le sourire
radieux de sa fille pour la nuit des temps.
Le 8 Mai 2010.
Florian P.