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Phrase envolée


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Orphée et Eurydice d'après Corot (1861)

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« Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer. »
 
[ Antonin Artaud ]




Textes sous licence CC.
Creative Commons License

Vendredi 7 septembre 5 07 /09 /Sep 23:07

 

 

grandfather s clock by ifsantag2-d3go6fe

Grandfather's Clock, by ifsantag2, on DeviantArt.

 

 

    Deux ans.

    Plus de deux longues années se sont écoulées depuis mes dernières lignes ici. Ai-je changé ? Qui pourrait répondre avec assurance à cette question ? J'ai évolué. Voilà tout ce que je puis dire... Ces deux années furent si longues, si... pleines. En amour comme en mathématiques, une période est née et une période est morte durant ces deux années.

    En mathématiques, que dire sinon que j'ai plus appris pendant ces deux années que pendant toute ma scolarité ? Je ne pense toutefois pas que ce temps passé à ne rien faire dans les petites classes soit inutile, non, bien au contraire. Impossible de courrir avant d'avoir su marcher, il est nécessaire d'avoir de solides bases si l'on veut sauter dans le merveilleux bouillonnement des études préparatoires. De plus, ce rythme dû aux exigeances si colossales de nos professeurs serait de toute façon impossible à tenir pour bien des gens. Mais quand on se donne une chance, quand on ose se battre, quand on cesse de rever à son avenir pour se donner les moyens de réussir, et que l'on réussit ! Quel joie ! Quelle délivrance... Existe-t-il un plaisir plus agréable à l'esprit que celui de se retourner en arrière, et de se dire, par unique fierté : tout ceci, tout ceci je le dois à mon travail uniquement, à mon obstination ?
    Il ne faut toutefois pas s'arrêter ici, il faut avancer, encore et toujours. On ne fait pas tous ces efforts pour quelque chose. Enfin, personnellement, je ne le fais pas pour ma propre fierté, ni pour m'assurer un emploi d'ingénieur/cadre/directeur de je-ne-sais-pas-trop-quelle-entreprise. J'ai toujours trouvé un peu triste les gens qui posent la fatidique question : « Mais à quoi donc servent les mathématiques ?? ». Si on devait attendre de trouver la raison pour développer les questions intéressantes, je pense que l'on attendrait encore l'invention de la roue... Les mathématiques sont si belles que cela suffit comme raison ! Pas besoin d'aller plus loin, c'est la science des raisonnements, qui ne souffre aucun raisonnement sur sa finalité. Et par dessus cette beauté, toujours cette joie, cette joie infinie de faire des mathématiques. D'exercer la puissance de son esprit, de prouver sa supériorité sur le monde qui nous entoure en montrant sa puissance dans un monde qui justement n'a aucun rapport avec le monde qui nous entoure. C'est peut être cela la vraie puissance des mathématiques, sa véritable beauté : exister indépendemment du monde réel.

    Voilà pourquoi il est stupide de vouloir répondre à la question « à quoi servent les mathématiques ». À tout. À rien. On s'en fout.

    Mais les mathématiques (et à mon grand désespoir, la physique également... Oui, on est forcés de faire de la physique en prépa, la faute aux futurs ingénieurs/cadres/directeurs costume trois pièces...) prennent un temps monstrueux. Tant de temps qu'on en oublie parfois l'essentiel, cet essentiel qui est à vos côtés tous les jours et qui vous regarde avec tristesse vous enfouir, voire vous enfuir dans le travail. Peut-on être amoureux et faire des mathématiques ? Le problème c'est que les mathématiques ne souffrent pas, elles... Combien de fois me suis-je posé cette question durant cette période : pourquoi les journées ne font-elles diable que vingt-quatre heures ?! Vingt-quatre heures ! Mais c'est trop peu ! Il en faudrait au moins trente, voir quarante pour pouvoir pleinement en profiter ! Qui sont les fous qui ont si sottement découpé l'emploi du temps du monde entier en de si chiches parcelles ? Et pourtant on doit s'en accomoder, réussir à vivoter malgré tout sur ce ridicule carré de verdure temporelle, pour y semer cette plante vivace : l'amour véritable.

    Je ne saurai pas dire pourquoi cette envie d'écrire me reprend. C'est comme sortir la tête d'un long tunnel. Un jour on se réveille et on ouvre les yeux, et on se dit : « Ah ? C'est ça le monde ? ». C'est peut être un peu ce qui se passe en moi en ce moment. Le monde est si drôle ! Il tourne si bizarrement, et tout le monde fait comme s'il tournait droit ! Mais tout le monde s'en convainc si bien qu'au final il tourne à peu près droit pour tout le monde... Et j'ai une folle envie de m'ouvrir à ce monde fou ! (mais pourquoi donc tant de chiasmes ?)
    Je jette ici pêle-mêle les futurs sujets auxquels je compte m'intéresser, car j'espère tellement avoir du temps ! Le go tout d'abord, on ne se refait pas, il faut que mon cerveau soit occupé. Et là encore, je pourrai disserter longtemps sur la beauté de cette discipline... Oui, le jeu de go est beau jeu, pour qui le respecte. Je ne suis encore qu'un humble débutant, mais j'imagine la poésie des combats, de ces pierres noires et blanches qui s'affrontent sur l'étendue aride d'un goban. Les pierres dansent follement sur ce désert ! Parfois certainent meurent, parfois d'autres vivent, sans que l'on sache vraiment par quel miracle... J'ai aussi l'intention de m'intéresser à la cuisine ! Car mademoiselle aimerait bien que je lui mitonne quelques délicieux petits plats, et que moi, j'ai toujours un peu rêvé d'être le maître des bonnes odeurs. Que l'on doit se sentir puissant lorsque l'on met l'eau à la bouche des gens ! On verra bien si cette intention fait suite, j'ai un peu peur des râtés au début... Et puis nager aussi ! Trop longtemps durant ces deux années j'ai oublié mon corps, j'ai refoulé ses besoins. Pas le temps, je parais au plus pressé. Et pourtant... Quel sensation délicieuse que de se couler dans l'eau ! De se concentrer sur sa respiration et sur ses mouvements, et sur rien d'autre. 1,2,3... 1,2,3... Glisser pour mieux oublier. Et encore tant d'autres envies ! Lire, écrire, apprendre à connaître le thé, et bien entendu, faire des mathématiques et aimer.

Par A. Öz Aru - Publié dans : Divagations diverses - Communauté : écrire c'est hurler en silence
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Mercredi 30 juin 3 30 /06 /Juin 18:42

Cela fait pourtant quelques temps que cette nouvelle est achevée. Sans trop savoir pourquoi, je ne l'ai fait lire qu'à un petit nombre de personnes. Il est temps à présent que mes mots prennent leur envol, tout comme une enfant adorable d'une certaine histoire...

J'espère que vous prendrez autant de plaisir à lire cette nouvelle que moi à l'écrire. C'est la première fois que je m'essaie à un style plus simple, plus épuré. Bon enfant, même, diraient certains. Et ce n'est pas plus mal. Restons enfants !



 

The Albatros by Adufazul

The Albatros, by Adufazul, on DeviantArt.




L'Envol du Grand Oiseau Blanc.

 

 

 

À tous ceux qui ne vivent que pour leurs rêves.





    Depuis toujours, le vent chante à l'unisson des oiseaux allègres, et peuple les oreilles des hommes fatigués. Sans jamais se lasser, il murmure ces mots si tristes qu'ils font frémir les arbres et pleurer les pierres.
    Ces mots qui nous racontent l'histoire oubliée de la Dame du Vent.

    Elle commence il y a bien longtemps, avant les premières machines,  avant les premiers royaumes, avant même les premières lois. Alors, tout était paisible. Les hommes vivaient simplement, mangeaient à leur faim et buvaient à leur soif. Personne n'était plus riche que son voisin, car tous possédaient la même terre. Tous étaient libres.
    Un regard, un sourire. Cela suffit quelques fois. Entre Sahouko et Kamori naquit immédiatement un amour éternel. Comme la tradition l'exigeait pour les nouveaux couples, il leur fut donné un foyer, pour qu'ils puissent fonder une famille large et heureuse, et un champ, pour que leur sort ne dépende que d'eux-même.
    Rendue fertile par le travail patient des deux amants, la terre leur offrit tout ce dont ils avaient besoin pour vivre. Elle ne demandait en échange qu'un peu d'amour et d'eau fraîche. Un beau jour, la tendresse attentionnée que Sahouko et Kamori vouaient à leur terre porta ses fruits : du sol poussa une unique rose, de la taille d'un homme. Un bouton de rose écarlate, qui sentait la vie et le soleil. La terre venait d'enfanter.
    Les amants prirent soin de cette fleur plus encore que de leur terre, comme s'il s'était agit du bien le plus précieux et le plus fragile qui soit. Ils la caressaient avec tendresse, l'arrosaient d'une eau cristalline, et lui contaient des histoires merveilleuses pendant des jours entiers, sans jamais se lasser. Enfin, la rose finit par éclore. Un à un, ses pétales tombèrent sur le sol, découvrant un enfant gorgé de soleil.
    Une petite fille.
    Sahouko et Kamori versèrent des larmes de joie et de reconnaissance pour cette terre qui leur avait tout donné. Avec une douceur infinie, ils placèrent l'enfant dans les bras tendus de Sahouko, qui se refermèrent délicatement pour former le plus douillets des nids. Délivrée de son précieux présent, la fleur gisait inerte sur le sol marron, et ressemblait à un immense cordon ombilical. Kamori se saisit d'un des immenses pétales écarlates et en drapa sa fille.
    Puis il déposa un baiser sur son front :
    « Tu t'appelleras Korâ, car tu es aussi belle que l'éternité du soleil, lui murmura-t-il »

    La jeune Korâ grandit donc dans cet univers heureux, continuellement aspergée par les rayons d'or d'un astre chaleureux. Son occupation favorite consistait à s'asseoir sur un petit carré d'herbe verte et moelleuse et regarder voler les oiseaux hauts dans le ciel azur. Ce qu'elle aurait aimé voler ! Être si loin dans le ciel que la maison ne lui semblerait pas plus grosse qu'un grain de poussière. Pouvoir toucher la soie infiniment douce des nuages aussi blancs que le lait. Sentir un air frai et pur agiter ses cheveux, et virevolter telle une hirondelle.
    Parfois, Kamori emmenait sa fille pour de longues promenades, pendant lesquelles il lui racontait l'histoire tranquille du monde où ils vivaient, telle que la lui avait racontée son père. Un jour, alors qu'ils avançaient au hasard de leurs pas,  ils longèrent un lieu sinistre, à la terre noirâtre et carbonisée, piquetée de tâches blanches – du sel. Les ruines à moitié effondrées d'une ancienne habitation se dressaient dans un coin de ce rectangle désolé, peuplé seulement par quelques corbeaux criards et des ombres squelettiques. Cet endroit empestait la mort et les larmes d'une terre violée.
    Korâ était très inquiète. Elle n'avait jamais vu tel spectacle de désolation.
    « Pourquoi la terre est-elle si sombre soudain ? Pourquoi semble-t-elle si triste ? demanda-t-elle en resserrant l'étreinte de sa petite main sur celle de son père. »
    Le regard de Kamori se perdit dans l'abîme calciné du champ, et sembla se voiler d'une immense tristesse. Après quelques instants, il prit la parole.
    « Vois-tu, parfois, les gens oublient d'où ils viennent, ce qu'ils sont, et surtout, ils oublient à qui ils doivent tout. L'histoire de cette terre est aussi vieille que célèbre. Mon père me l'a racontée pour me mettre en garde, tout comme son propre père la lui avait racontée. Maintenant, c'est mon tour. 
    « Il y a très longtemps de cela, une grande famille vivait ici. Une famille tout à fait respectable. Inops était leur nom. Mais un jour, après un hiver particulièrement long et rude, il se retrouvèrent sans rien. Cette année là, ils faillirent mourir de faim. L'année suivante, ils se mirent à demander un peu plus à leur terre, par sécurité. Et ils firent de même l'année d'après, et encore, et encore. Ils avaient perdu confiance en leur terre, et préféraient amasser de la nourriture, plutôt de devoir souffrir une nouvelle fois les affres terribles de la faim.
    « Mais un beau jour, ils se rendirent compte qu'ils ne pourraient jamais venir à bout de la quantité monumentale de nourriture entreposée dans leur maison. Voir pourrir ce qu'ils avaient eut tant de mal à arracher à la terre les rendait malade, aussi décidèrent-ils de le distribuer aux autres familles. Chacun pouvait venir piocher à son gré dans la montagne de vivres et améliorer ainsi quelque peu son ordinaire. Souvent, ils apportaient un petit quelque chose en échange : celui qui savait sculpter offrait une poupée en bois pour la plus jeune des filles, et celui qui savait tisser offrait un vêtement chaud pour l'hiver. Bientôt, cette habitude devint une coutume, et la coutume devint obligatoire.
    « Un beau jour, un homme apporta comme présent un simple caillou. Il n'était ni très gros, ni très utile, mais était extrêmement lourd, et brillait comme un morceau de soleil.  C'était, disait-il, un  des nombreux cailloux qui affleuraient à la surface de son champ. La Mère de cette famille trouva la pierre si jolie, que tous les autres présents qui lui avaient été offert perdirent soudain leur valeur à ses yeux. Elle exigea que l'homme lui rapporte d'autres de ces fragments d'étoiles. L'homme s'exécuta, trop heureux d'être dispensé de son labeur quotidien. Il lui suffisait de se baisser pour ramasser quelques cailloux brillants, et il pourrait manger autant qu'il le souhaitait !
    « Peu à peu, les réserves, pourtant immenses, de la famille Inops diminuèrent, et finirent par être totalement épuisées. Cependant, la femme aimait tellement les cailloux brillant qu'il lui semblait n'en avoir jamais assez. Aussi, elle convainquit son mari de demander un peu plus à la terre, uniquement pour posséder un excédent susceptible d'être échangé contre les pierres. Le mari aimait sa femme, et avait pleine confiance en elle. Aussi s'exécuta-t-il.
    « Ainsi, une nouvelle fois, il exigea plus de sa terre. Et chaque année, sur les réclamations pressantes de sa femme, il lui demandait plus que l'an passé. Un jour, il en demanda trop.
    « Le sol vomit des torrent de sel, qui tuèrent tout ce qui vivait sur sa terre : les plantes tout d'abord, les animaux ensuite, n'ayant plus rien à manger. Bientôt, les Inops souffrirent de la faim, à nouveau. Une faim terrible, dévorante, plus atroce que tout ce qu'ils avaient jamais enduré. Ils réalisèrent alors que les cailloux aussi beaux que le soleil ne se mangeaient pas.
    « Il tentèrent d'échanger les nombreuses pierres accumulées contre un peu de nourriture, en attendant que tout trace de sel quitte leur champ. Cela dura quelque temps, et tous étaient ravis de posséder à leur tour ces cailloux étincelants. Mais peu à peu, leur générosité se transforma en méfiance. Le mauvais œil semblait planer au dessus de cette famille. Une à une, les portes se fermèrent.
    « Jusqu'au bout, ils tentèrent d'arracher leur subsistance de leur terre, mais leur sol était bien trop fatigué. Leur terre était morte. Eux aussi, finirent par mourir. »
    Kamori se tut quelques instants, et laissa son regard errer sur cette terre assassinée pour quelques cailloux brillants. Une tristesse mélancolique l'envahit.
    « Tu vois ? La terre était si épuisée que toujours rien ne pousse ici, et pourtant cette histoire était déjà très vieille du temps du père de mon père. »
    La fillette resta pensive un instant, ses grands yeux dorés fixés sur le sol mort. Elle se pencha, et saisit dans sa main une pierre peuplée de mille reflets dorés.
    « C'est pour des cailloux comme ça que leur terre est morte ?
    – Oui, pour des cailloux comme ça.
    – C'est vrai qu'ils sont très jolis. Regarde, on dirait que je tiens dans ma main un morceau du soleil !
    – Serais-tu prête à échanger contre ce simple caillou ton carré d'herbe verte et moelleuse ? Échangerais-tu contre une pierre notre terre couleur de limon ? »
    La petite leva vers son père des yeux terrifiés :
    « Contre mon petit morceau d'herbe ? Jamais ! »
    Et elle balança la pierre de toutes ses forces. 

    La petite fille ne fut plus jamais vraiment la même après cet épisode. Une part de sa confiance aveugle en l'avenir avait été détruite, carbonisée comme le sol noirâtre de la propriété des Inops. Elle commençait à comprendre la relation fusionnelle qui liait les hommes à leur terre, un lien si puissant que le rompre signifiait la mort des deux parties.
    Dorénavant, elle regardait la terre comme une enfant regarde sa mère : avec amour et reconnaissance, mais aussi avec crainte et respect. Tout comme Sahouko, elle prit l'habitude de parler aux plantes et aux animaux. Elle leur racontait avec sa petite voix d'enfant des histoires sans fin, des histoires où un oiseau gigantesque viendrait la chercher, et où elle s'envolerait pour l'éternité du ciel d'azur.
    Ce rêve fou occupait une place grandissante dans leur cœur de la fillette. Chaque jour, il prenait un peu plus d'espace, et beau matin, il n'y eut plus que lui. Tôt dans la matinée, parfois alors même que le soleil n'était pas encore levé, elle s'asseyait sur son carré de mousse verte, et fixait le ciel de ses grands yeux mordorés, intensément.
    Elle restait ainsi pendant des heures, immobile statue, à dévisager l'infini bleuté. Quelle joie ce devait être de sentir l'air battre doucement son visage. Qu'il devait être doux de dormir dans le duvet moelleux des nuages, à côté duquel le plus épais des carrés d'herbe aurait semblé aussi confortable qu'un lit de cailloux pointus. Que le paysage devait être beau, vu de si haut qu'une maison ne serait pas plus grande que son pouce.
    Si haut que personne n'avait jamais osé imaginer voler.
    Un jour, voyant passer un groupe d'oiseau, elle ne put s'empêcher de murmurer.
    « Je vous en supplie, emmenez moi avec vous... »
    Puis, elle retourna à son mutisme obstiné, et se mit à fixer avec plus d'ardeur encore le ciel désespérément lointain.
    Ce ne fut tout d'abord qu'un minuscule point dans le ciel, à peine plus gros que la moitié de son pouce. Mais ce point se mit à enfler, démesurément. Il atteignit rapidement la taille d'un petit chat, puis d'un enfant, puis d'un homme fait, puis la taille d'une vache. Et toujours, il continuait de grossir. Lorsque l'oiseau majestueux se posa, il était plus grand qu'une maison.
    « Ainsi c'est toi qui préférait voler une seule seconde et périr aussitôt plutôt que de passer une vie entière clouée au sol ?
    – Oui, répondit Korâ d'une voix intimidée.
    – Je suis le Grand Albatros, Seigneur de tous les Cieux. Allons ! Que l'illusion de ton rêve soit plus palpable que la certitude de la réalité. »
    Korâ s'approcha lentement du cou du Grand Albatros, aussi blanc que la froide neige d'hiver.   Elle déposa doucement sa main sur le duvet arachnéen de l'oiseau, pleine de crainte et de respect. Il était plus doux et plus soyeux que tout ce qui lui avait jamais été permis de toucher. Même les pétales de la rose qui l'avaient vue naître semblaient rêches et grossiers en comparaison. L'oiseau était aussi délicat qu'un nuage. La petite fille n'osait plus bouger, paralysée par la peur et le respect en face de cet oiseau magnifique.
    « Aurais-tu peur ? N'est-ce pourtant pas ton rêve de fendre les cieux ? N'est-ce pas ce pourquoi je suis là ? »
    La voix de l'Albatros vainquit les dernières hésitations de la jeune fille. Elle escalada prestement la petite montagne de plumes, et se retrouva entre les deux ailes immenses de l'oiseau.  Elle s'assit, et sourit. À cet instant précis, son visage devint aussi lumineux que le plumage de l'Albatros. Du bout des doigts, elle caressait l'infinie douceur de son rêve.
    Au loin, elle crut apercevoir la silhouette de sa mère qui lui souriait. Elle était heureuse.
    « Adieu, murmura-t-elle. »
    Et le grand oiseau blanc s'envola dans un grondement de tonnerre, d'un coup de ses ailes sublimes.

    À genoux, les poings profondément enfouis dans la terre, Sahouko gisait, brisée. Elle ne s'était absentée qu'un instant, mais ces quelques secondes, infimes, avaient suffi à lui ravir, sans pitié, l'enfant qu'elle aimait, tant et tant. Disparue, emportée à tout jamais par un dragon difforme, aux écailles noires,  à la gueule, béante, pourvue de dents hideuses, des scies, et aux orbites vides.
    Pour Sahouko, la vie perdit brusquement tout attrait. Le soleil illuminant son existence lui avait été ravi, et toutes les couleurs avec. Tout était gris. Morne. Triste. Sahouko n'était plus que l'ombre d'elle-même. Elle avait le teint terne, le visage creusé et couleur de cendre, et l'étincelle de joie dans ses yeux était éteinte, noyée par les larmes. Des larmes, Sahouko en versa des océans entiers. Mais bientôt, elles aussi devaient tarir, et il ne resta plus rien. Sahouko était devenue une ombre, froide, noire, morte.
    Avant de disparaître à son tour, elle adressa une ultime supplique :
    « Je vous implore, forces de la Nature. Écoutez ma douleur. Écoutez la souffrance d'une mère ! Je meurs brisée, mais permettez à mon dernier souffle d'accompagner ma fille éternellement, et que mon murmure habite ses cheveux jusqu'à la fin des temps. Ma fille... »

    Les Anciens racontent que Sahouko fut entendue, et que c'est depuis ce temps que le vent souffle sur la terre. C'est le dernier soupir de Sahouko, qui accompagne le sourire radieux de sa fille pour la nuit des temps.




Le 8 Mai 2010.
Florian P.

Par A. Öz Aru - Publié dans : Nouvelles - Communauté : écriture "expérimentale"
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Jeudi 18 février 4 18 /02 /Fév 17:34

pen_by_Dm3t_7zen.jpgpen by ~Dm3t-7zen, on DeviantArt.



      Il faut bien que je vous aime, pour écrire deux articles aujourd'hui, rien que pour vous. C'est presque plus que tout ce que j'ai pu gribouiller pendant l'année dernière. Mais c'est plus fort que moi : chaque jour, il faut que je prenne la plume pour écrire quelques mots, ce qui n'est pas pour me déplaire.


      Mais là n'est pas le sujet. De toute façon, vous vous moquez bien des tourments qui peuvent hanter mes nuits, des douleurs qui peuplent mes journées. Non, ce qui vous importe, et c'est la raison pour laquelle vous venez sur ce blog (du moins je le pense), c'est de lire les quelques histoires sans prétentions que votre serviteur met à votre disposition. J'aime à penser qu'au moins un d'entre vous a déjà lu en entier attentivement l'une de mes nouvelles.
     Mais je ne me fait pas beaucoup d'illusions...
     C'est de ma faute, bien entendu, entre un style lourdaud et des scénarii bancaux, cela à de quoi en faire fuir plus d'un.

     Mais encore une fois, je m'égare (ce qui est un bien grand défaut, pour quelqu'un censé resté centré sur son idée, et la poursuivre jusqu'au bout, jusqu'au moment où elle deviendra un texte prêt à être lu). Non, ce dont je voulais vous faire part, c'est une sorte "d'avant première", un léger aperçu des histoires que vous pourrez trouver ici pendant les prochains mois.

  •       Le Bon, le Beau, le Fort et le Sot, ou l'histoire des trois Rois et demi. Sous ce titre (un peu) long, se cache une histoire toute simple, dont l'idée m'est venue en Angleterre, alors que je méditais (synonyme littéraire de "piquer un somme discrètement") dans les ruines d'un vieux château. Elle prendra la forme d'un conte, et sera de taille moyenne. Si l'idée maîtresse me semblait tout à fait ravissante en Angleterre, elle me semble d'une niaiserie incroyable revenu en France. Mais après tout, on ne peut connaître la qualité d'un texte inachevé. Peut-être se transformera-t-il en cours de route en un texte que j'oserai présenter à votre regard critique (si intimidant !). 
  •       Le Mauvais Élève. Un peu plus court, le titre. C'est vrai. Mais pas très original non plus. "Passable", quoi. Inspirée cette fois-ci par une histoire croisée sur un forum, qui m'a touché. Le récit prendra ses racines dans le lointain Japon, là où "courage" est un mot qui synonyme de "grandeur". Il faut dire que cette civilisation m'intrigue et me fascine de plus en plus, et que j'en apprécie de plus en plus la philosophie, à travers les minces aperçus que peuvent me donner mes lectures. L'histoire sera un peu plus étoffée que celle des Trois Rois et demi, et racontera les déboires cuisants d'un mauvais élève, un tantinet obstiné, qui essaiera jusqu'au bout, malgré son inaptitude flagrante à faire quoique soit de bien, de prouver à tous que lui aussi peut être un "grand".
  •       Pour la troisième et dernière histoire, dont je suis encore en train d'écrire le premier jet, l'ébauche de ce qu'elle sera plus tard, je n'ai pas encore trouvé de titre appétissant. Selon moi, tout est dans le titre. C'est lui qui accroche le lecteur, qui donne la première mesure, l'esprit qui anime votre texte, et je m'en voudrai d'en trouver un à la va-vite, sans aucune réflexion. Ce sera une longue histoire, inspirée par une artiste que j'apprécie beaucoup, Hélium Vola. Dans une de ses chansons ( Losespruch), on entend le chant d'une femme, accompagnée seulement par le chant du vent. Aussitôt, sans même comprendre les paroles, l'histoire de cette femme est née dans mon esprit. Et elle naîtra dans le votre (du moins je l'espère) une fois l'histoire achevée. Pour cette nouvelle-ci, je pense faire quelque chose de plutôt réussi et d'original, au vu des quelques pages pour l'instant écrites.


      Voilà, vous savez à quoi vous en tenir pour mes prochaines nouvelles.
      Un dernier mot, pour clore ce billet. Iris est mort. Je ne pense plus signer de ce nom mes textes. Ce pseudonyme, ce n'est plus moi. J'ai décidé de changer radicalement de style,  de rompre avec cette façon d'écrire si lourde et tarabiscotée, avec des adjectifs au kilos et des phrases à rallonge. Je tenterais de revenir à un style plus simple, plus épuré, mais sans pour autant être niais ou enfantin. Non, ce sera... différent. Des cendres d'Iris est en train de naître une nouvelle plume, déjà impatiente de prendre son envol vers l'infini bleuté des histoires qui n'ont pas encore été racontées.

(oui, alléger le style ne sera pas une mince affaire...).

      Amicalement
      Votre serviteur.

Edit: Un grand merci à Agnès pour sa relecture attentive. ;)
Par A. Öz Aru - Publié dans : Divagations diverses - Communauté : écrire c'est hurler en silence
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Jeudi 18 février 4 18 /02 /Fév 12:58



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Nimis Lepida.





    Elle est si belle dans sa robe blanche, étincelante de pureté. Si belle. Si calme. Si froide. À jamais distante de nous, trônant dans son lit d'ébène, elle semble accueillir l'éternité avec joie.


    Elle ressemblait à ce soleil de printemps, qui annonce la joie du renouveau, après la mort blanche hivernale. Il émanait d'elle une aura lumineuse, une pureté brute. Je n'ai jamais vraiment cru aux histoires de princes et de princesses, qui s'aiment jusqu'à la fin de leur vie, tout en gardant leur passion primitive intacte. J'avais fait de la luxure et de la dépravation ma religion, et mon culte était fait d'orgies sauvages où les chairs se mêlaient dans le brasier ardent de la volupté.
    Ma foi était absolue.
    Mais je devais finir par l'abjurer.
    Une avalanche grondante, inéluctable, rasant tout sur son passage. Voilà le sentiment qui s'empara de mon cœur lorsque je la vis pour la première fois. Moi qui n'avais jamais aimé, qui avais toujours prôné avec ferveur le libertinage, je n'étais pas habitué à cette douleur mordante et continuelle caractéristique de l'amour inassouvi. J'étais totalement démuni, et je n'en souffrais que plus. Elle était la première à pénétrer dans cet univers sauvagement défendu par une barrière d'indifférence et de cynisme, unis en une matrice égoïste, l'univers de mes nuits. Sans cesse, je tentais d'embrasser ses lèvres si rouges, si fines, si tentantes. Mais toujours elle se dérobait, et disparaissait dans une gerbe d'éclaboussures, comme seules savent disparaître les femmes qui peuplent nos rêves...
    Peu à peu, elle envahit mes journées, tout comme elle avait envahi mes nuits, impitoyablement, sans que je ne puisse lutter d'aucune sorte.


    J'errai dans les rues de la Ville, cette si grande cité peuplée de gens si affairés par des occupations si primordiales, bien trop occupés pour accorder encore la moindre attention au monde qui les entoure. Leurs moindres gestes étaient pour moi comme des gesticulations tragiques, souillures inutiles du néant, preuves irréfutables de cet égoïsme implacable moteur de notre société autodestructrice. La lassitude, la haine et le dégoût tourbillonnaient dans mon esprit comme autant de manèges infernaux qu'il m'était impossible d'arrêter.
    Je ne percevais le monde qu'à travers le prisme de ses yeux, du doux parfum que je respirais lorsque je la croisais. Je voyais défiler les visages. Tous avaient le sien. Mais aucun ne dégageait cette sensation indéfinissable qui me transperçait le cœur lorsque j'étais en face d'elle.


    Pour la première fois depuis des semaines, quelque chose parvint à me distraire de mon obsession lancinante. Une simple boutique, à l'aspect vieillot, obscure, coincée entre deux splendides magasins de vêtements de mode, apostats de la consommation effrénée et du superficialisme propres à notre civilisation. Elle dégageait une atmosphère ancienne, lourde de mystères, semblable à celle qui entoure les pyramides Égyptiennes, ou les temples Incas. Un instant, un étrange trouble envahit mon esprit : la boutique se dressait tout à coup devant moi comme une sorte de gardien ancestral, protégeant d'occultes secrets. Mon cœur se mit à battre plus vite, opprimé par une peur irraisonnée. Mais une force étrange s'insinuait dans mon esprit, et m'invitait insidieusement à pénétrer dans la boutique. Une sorte d'appel impérieux.
    Certains diraient le Destin.
    D'autres la Fatalité.
    J'approchais de la vitrine, frêle petit papillon qui ne peut lutter contre l'envie irrésistible de se brûler les ailes. Une fine couche de poussière recouvrait la majeure partie des meubles, et donnait un aspect grisâtre à tout l'intérieur.  Des bougies éclairaient la vitrine, où trônait un seul et unique objet, délicatement posé sur un coussin de velours pourpre. Une bague. Un anneau simple, sans fioritures, à peine brillant, dans lequel étaient gravés deux cercles qui s'interpénétraient, ainsi qu'une inscription latine, à l'intérieur : « Nimis Lepida ». L'appel se faisait de plus en plus fort. C'était ce bijou qui m'attirait, qui me hurlait sa volonté. Hypnotisé, j'entrais dans la boutique, docile petit pantin.
    L'intérieur était sombre, car il était éclairé de la même manière que la vitrine : quelques bougies disséminées à travers la pièce procuraient une lumière avare. L'air était lourd, parfumé à outrance. J'entendis soudain une voix excessivement rauque, semblable à un outil que l'on aurait trop utilisé :

    « Ainsi c'est vous qu'elle a choisi... Vous semblez bien jeune pourtant. Ses choix seront toujours un mystère pour moi. »

    Puis, j'entendis un pas lent et régulier, et le vieil homme à la voix éraillée émergea d'un coin sombre, où l'on pouvait deviner un comptoir. Il alla jusqu'à la vitrine, et s'empara délicatement, presque amoureusement de la bague. Il resta un moment dans cette position, pensif. Puis, comme s'il reprenait soudain conscience de mon existence, il leva la tête brusquement, et s'approcha de moi.
    De sa personne suait une atmosphère surnaturelle, dont la compréhension échappait aux simples mortels, une atmosphère semblable à celle qui entoure les géants tristes et solitaires de l'île de Pâques, monolithes érigés pour on ne sait quels Dieux disparus. Une aura ancestrale, occulte. Les ans avaient sculpté sa chair tout comme les éléments sculptent les roches, petit à petit, par assauts répétitifs qu'il est vain de repousser. Des milliers de sillons couraient sur son visage, meurtrissures inguérissables du temps. Ses yeux étaient de la même couleur que le ciel un jour d'orage. Des yeux gris. On y lisait une intelligence hors du commun, un esprit vif, fruit d'une longue expérience. Aucune lassitude ne s'y reflétait, et il semblait avoir préservé le regard innocent et curieux des enfants. Une barbe fournie lui mangeait les joues, une barbe couleur sel, hirsute, qui le faisait ressembler à un de ces hommes dont la première maîtresse est l'Océan. Ce visage dégageait une impression semblable à celle que nous pouvons éprouver en face des statues grecques : une sensation d'éternité, et de sagesse. 
    Il glissa la bague dans ma main, et les paroles qu'il prononça résonnèrent pour moi comme une prophétie :

    « Allez vous en maintenant, dit-il sans se départir de son sourire amusé, et profitez. Profitez de la vie que vous vous offrez, jeune homme, car il y aura toujours un misérable pour vous voler ce qui vous est cher...
    - Pour la bague ?
    - Vous ne me devez rien. Vous me donnez déjà bien assez en la prenant, bien plus que vous n'imaginez. »

    Puis il retourna à sa pénombre d'un pas boiteux. J'étais seul, de nouveau. Dans ma main, le métal de la bague diffusait une douce tiédeur. Je la glissais dans ma poche, et je sortis de cet étrange endroit, perplexe.
    En quelques instants, le visage de la Passion était revenu me hanter, avec plus de force encore qu'auparavant. Chaque seconde que je passais sans la voir était une souffrance atroce, comme si les Dieux avaient inventé un nouveau supplice infernal pour me châtier d'avoir trop aimé. Mon cœur battait, un bourdonnement incessant frappait mes oreilles. La folie me gagnait. L'obsession gagnait tout mon corps, à l'instar d'une terrible gangrène. Je tremblais de Passion. Dans le terrible état dans lequel j'errais, j'aurai pu vendre mon âme sans hésiter une seule seconde, pourvu que cela m'attire un de ses délicieux regards... Je sentais la faible chaleur que diffusait la bague dans ma poche, comme si elle connaissait mes tourments intérieurs, et tentait par sa présence de me rassurer, de me conseiller. Un sentiment semblable à celui qui m'avait pris en face de la boutique s'empara alors de moi. La bague semblait me parler. Elle semblait me dire : « Profite ! Ou tu porteras la masse de tes regrets sur tes épaules pour le restant de tes jours. Crois moi, ce fardeau là, bien peu d'hommes peuvent le supporter jusqu'au bout. » 


    Elle était là, en face de moi. Je sentais son odeur. Je distinguais la couleur de ses yeux. Ils étaient noisettes. Je me mettais à genoux, non pas parce que les circonstances l'exigeaient, mais parce que je ne pouvais plus endurer sa beauté éclatante, brutale, qui éclaboussait violemment tout ce qui l'entourait. Je passais la main dans ma poche, et sortis la bague, à l'aspect si pur, tout comme l'Amour que j'éprouvais. Je ne dis mot. J'en étais incapable. Mais elle vit mes yeux, elle perçut le sentiment passionné qui était né en moi, et toute parole aurait été bien faible à côté de ce que nos regards se disaient. A mon tour, je vis la passion dévorante qu'elle avait conçue pour moi, et nos cœurs s'exaltèrent ensemble dans une première union fulgurante. Elle prit la bague, la passa à son doigt, et sourit.


    Je ne saurais exprimer avec des mots compréhensibles la sensation qui s'empara alors de moi. J'étais accompli. Cette impression d'aboutissement est très étrange, car notre état par nature envieux et insatiable est enfin satisfait, et je n'étais pas habitué à voir mes appétits aussi pleinement comblés. Nous étions heureux, tout simplement, dans le sens le plus pur et le plus simple de ce mot.
    Mais ceci ne devait pas durer. J'appris à mes dépends combien les paroles du vieil homme étaient empreintes de vérité. Profitez. Profitez à outrance. Avec excès. Car un jour ou l'autre, quelqu'un vous reprendra ce qui vous est cher. La décadence commença de manière presque insignifiante. Une vilaine toux qu'elle avait attrapée, un jour particulièrement froid d'Avril. Mais bien vite, la maladie empira, gagna tout son corps, et finit même par atteindre son esprit. Elle délirait la journée durant, se mettait à proférer des atrocités contre moi, contre les hommes, contre la création toute entière. Son visage perdit peu à peu de son éclat, et devint cireux comme celui d'une morte. Ses cheveux se mirent à tomber, un à un au début, puis par poignées entières, découvrant la peau blafarde et livide de son crâne. Son corps entier se flétrit rapidement, comme une rose qui n'aurait pas reçu sa part d'eau... Des rides profondes lacérèrent son visage, comme si elle vieillissait de plusieurs années en seulement quelques semaines. Le fait le plus particulièrement terrifiant, c'est qu'elle semblait réellement vieillir à une vitesse folle, comme une bougie qui se consumerait par ses deux extrémités. Son esprit se mettait à divaguer, l'Oubli guettait, et parfois s'emparait de tout un pan de sa mémoire, qui s'écroulait sans même avoir tremblé, sans prévenir. Elle grelottait à toute heure du jour, sans aucune raison, et malgré la chaleur torride de l'été. En quelques mois, j'avais une vieille femme aigrie et insupportable en face de moi. Parfois, elle me prenait la main et me disait, les yeux emplis de terreur, semblables à ceux d'un animal traqué :

    « C'est la bague ! Elle me ronge ! Elle me brûle ! Elle me vole ! Enlève-là, je t'en supplie, enlève-là avant qu'elle ne me prenne ce qui me reste de vie ! »

    La pauvre. Tout comme la peste met à bas même les géants les plus solides, la folie avait totalement ravagé son esprit, pourtant si rationnel. J'étais un spectateur impuissant qui assistait à la lente agonie de son seul amour. Elle délirait de plus en plus souvent. À présent, elle ne cessait de répéter que la bague la volait, la brûlait, la consumait de l'intérieur. Elle me suppliait de l'aider à l'ôter. J'en eus finalement assez. Sa maladie la rendait exécrable, et je me haïssais de la détester ainsi. J'hésitais à l'abandonner, seule avec sa haine et sa colère. La moindre étincelle de lucidité avait disparu de son regard, pour laisser place à une lueur enflammée, folle, bestiale. Je tentais finalement de lui ôter la bague, espérant par là même faire taire ses incessantes et grotesques jérémiades. Lorsque je m'en emparais, l'anneau était étonnamment chaud, bien plus que la température du corps. J'attribuais cela à la récente fièvre qui l'avait prise quelques jours plus tôt, et qui devait encore sommeiller dans son corps. Mais j'eu beau faire appel à toutes les ruses sournoises d'amant infidèle pour ôter cet anneau maudit, il restait obstinément immobile, et semblait s'amuser de tous mes vains efforts, luisant faiblement dans la demi-obscurité de la chambre.
    Finalement elle mourut, un splendide jour d'Octobre, alors que les arbres incendiaient le paysage de leur couleurs flamboyantes. Elle agonisa d'une façon abjecte, dans la décrépitude et la souillure la plus totale, incapable de se mouvoir par elle-même, totalement impotente. La honte et la haine étreignent mon cœur à cette idée, mais au plus profond de moi-même, j'étais soulagé que ce poids allège enfin mes épaules. Je ne sais pas combien de temps j'aurai pu encore la supporter. Très peu, probablement. L'idée d'abréger ses souffrances me traversait de plus en plus souvent l'esprit, et j'aurais sûrement fini par m'exécuter si elle avait trop tardée...
    Elle mourut en face de la fenêtre où nous aimions nous reposer, avant sa terrible maladie. Je me souviens encore des longues discussions que nous avions, sur des sujets aussi variés qu'il existe de couleurs dans le monde. Nous pouvions parler des heures entières, en face de la ville endormie, animée seulement par quelques aboiements de chiens. Elle gisait là, dans ce fauteuil si confortable qu'elle adorait, un verre à la main. Elle était enfin calme, son visage était enfin apaisé, les spasmes qui l'agitaient constamment ayant été chassés à tout jamais par la main glacée de la mort. Elle était belle, immobile dans la lumière mourante du crépuscule, ses cheveux tendrement agités par une douce bise d'automne. Juste en dessous de sa main qui pendait mollement le long d'un des accoudoirs du fauteuil, la bague avait enfin quitté son doigt...


    Le prêtre qui dirige l'enterrement ressemble à un enfant. Il a le visage imberbe et la peau douce, aussi lumineuse que celle de ma bien-aimée avant que sa terrible malédiction ne la frappe. Ce prêtre me fait une drôle d'impression, car son apparence juvénile contredit formellement ce que l'on peut lire au fond de ses yeux. On y perçoit la même lumière que dans ceux des vieillards en fin de vie, quand ils disent connaître la profondeur de la souffrance humaine, du chagrin et de la mort. Des yeux de la même couleur que le ciel un jour d'orage. Des yeux gris.



Par Iris,
Le 29 Février 2009.

Photo :
The One Ring, par OrangeJuicer, sur DeviantArt.


    Je réalise seulement maintenant que cette nouvelle traînait dans mes tiroirs depuis un bon petit bout de temps (oui, février 2009, ça fait un sacré bon petit bout de temps, même). À l'orgine, j'avais écrit cette histoire pour un concourt, mais elle n'a malheureusement pas été retenue. À vrai dire, c'est tout à fait compréhensible. J'avais essayé de faire quelque chose de mystérieux, et la seule chose que je suis parvenu à faire, c'est à embrouiller le lecteur. Bien peu de mes "lecteurs tests" (ma famille, des amis proches) ont compris où je voulais en venir.

    Bonus ! Oui, je sais, je vous gâte trop. Mais bon, il faut bien que ceux qui me lisent jusqu'au bout (ce qui n'est généralement pas une mince affaire) aient une récompense pour leur ténacité ! Pour vous, et en exclusivité mondiale (je n'en ai jamais parlé à personne, à vrai dire) l'auteur vous présente... la signification du titre ! Si vous voulez laisser le mystère planer, ne lisez pas la suite, mais si au contraire vous voulez savoir ce que peuvent bien signifier ces deux mots latins, alors ceci est pour vous. Une traduction poétique de ces deux mots pourrait être « Bien trop belle ».

    Voilà, je me suis dit que ça pourrait être une bonne idée d'expliquer quelques parties de mes nouvelles sur ce blog, en même temps que je les publies. Mais le mystère continuera de planer sur d'autres aspects de mes textes, qui ne seront probablement jamais révélés...

    Amicalement.
    Votre serviteur.
Par A. Öz Aru - Publié dans : Nouvelles - Communauté : écrire c'est hurler en silence
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