Voici un nouvelle qui illustre un mythe antique, que je trouvais magnifique, celui de Pygmalion. Mais je retiens mes babillages, par crainte de vous révéler une
partie de l'histoire.
P y g m a l i o n .
Le Baiser, J.L. GEROME
Pygmalion n'aimait pas les femmes. Beaucoup de gens trouvaient étrange qu'un sculpteur aussi célèbre et renommé que lui ne trouva pas femme à son goût. Ce n'était pourtant pas
les propositions qui manquaient ! Mais, quelque chose au fond de lui-même lui interdisait d'aimer, et de trouver un intérêt quelconque à ce sentiment fulgurant propre à l'homme. De plus ― et il ne
pouvait s'en empêcher en regardant les femmes ― il leur trouvait bien trop de défauts pour accepter de s'avilir avec de telles créatures. Sans cesse, de petits détails lui sautaient aux yeux, et
blessaient son âme d'artiste. Des sottises de proportions, des erreurs de texture, de consistance. Les cheveux. Voilà un point qui le dérangeait particulièrement chez elles, pour ne parler que de
leur physique. Ces longues crinières flottaient au vent comme autant d'impudiques injures aux Dieux ! Ne pouvaient-elles donc pas, à défaut de les couper, au moins les attacher ? Que
cachaient-elles, derrière cette longue et souple barrière ? Quelque secret honteux, quelque ignoble infamie dont elles avaient le secret... Pygmalion en était persuadé. C'est la perte des Mâles qui
se trouvait dissimulée derrière ces longues boucles flottantes au vent... Mais Pygmalion savait... Il avait déjoué leur stratagème et les fuyait comme l'armée d'Hadès. Mais cela n'était que leur
principal défaut physique ― il serait très difficile de décrire toutes les imperfections que Pygmalion voyait sur le corps des femmes, marquées pour son oeil exercé d'artiste aussi visiblement
qu'avec un fer. Mais il y avait pire, bien pire : leur défauts moraux. Elles étaient si hautaines, que Pygmalion avait parfois envie de les gifler. Se croyaient-elles si bien nées et si
supérieures, pour regarder les hommes d'une telle façon, alors que, imbéciles et envoûtés, ils quémandaient à genoux un peu d'amour ? Il y avait autre chose, qui l'agaçait aussi nettement qu'un
bourdonnement ininterrompu à ses oreilles, sans qu'il puisse s'en débarrasser. Il s'agissait du bavardage incessant et insipide des femmes. N'arrêteraient-elles donc jamais ? A toute heure du jour,
et parfois même de la nuit, Pygmalion les entendait rapporter des ragots sans importance, en murmurant assez fort pour que tous ceux qui seraient par hasard présents puissent clairement entendre le
secret publique qu'elles ne pouvait s'empêcher de déballer. Et l'on voulait qu'il se marie ! Etaient-ils tous devenus fous ? Où avaient-ils succombé au charme terrible de ces sorcières ? Jamais il
ne se marierait ! Il se suffisait pleinement, seul dans son atelier personnel, que beaucoup qualifiaient de sinistre, voire de morbide ; et n'avait pas besoin de la présence de l'une de ces
créatures.
Il est vrai que pour le profane, son atelier n'était pas un lieu où l'on se plaisait. Les gens pénétraient toujours à contrecœur dans ce repaire inquiétant peuplé d'ombres et de
gravats. Aussitôt l'affaire pour laquelle ils étaient venus réglée, ils partaient, la poitrine opprimée par une étrange gêne. Mais Pygmalion, lui, y passait le plus clair de son temps, entouré des
ses statues inachevées, corps mutilés auxquels il manquait souvent un bras, une jambe, plus rarement une tête. Il n'était pas rare de voir d'immenses et diaphanes toiles d'araignées suspendues à
ces sculptures imparfaites, comme pour marquer encore un peu plus le caractère impulsif de Pygmalion. En effet, ce génial sculpteur ne taillait que ce qui l'inspirait, et rien d'autre. Parfois, il
délaissait un modèle presque terminé, uniquement parce que celui-ci le lassait soudain, sans trop savoir pourquoi. Il laissait alors la statue telle quelle, inachevée, ne pouvant se résoudre à s'en
séparer. Le sol était couvert d'immondices : restes de repas pris dans son atelier, mélangés à la poussière blanche produite par la taille du marbre. En voyant son atelier, il était facile de
deviner l'aversion de Pygmalion pour le ménage, cette occupation qu'il trouvait exclusivement réservée aux
femmes.
Mais depuis quelques temps, Pygmalion s'ennuyait. Il n'arrivait plus à ressentir le besoin presque primaire de sculpter. Cela faisait bien longtemps que ce sentiment
puissant ne s'était emparé de son corps, de son âme. Autrefois, cela l'avait souvent forcé à quitter toute occupation pour se saisir d'un burin et marteler la première pierre qu'il croiserait. La
perte de cette habitude que son organisme même avait prise lui pesait. Il sentait au plus profond de lui-même que quelque chose manquait à son Art. Il ne savait pas quoi. Mais cela manquait
terriblement. Et ce point d'interrogation l'obsédait plus que tout. C'était en partie cela qui l'empêchait de se concentrer lorsque sa Muse le visitait enfin. Quelquefois, pendant la saison froide,
il lui arrivait de trouver son atelier morne et froid. Alors seulement sa profonde solitude se dévoilait, sous la forme d'une légère nostalgie, un petit pincement au cœur. Toutes ces statues
emplissaient d'ombre son atelier, et Pygmalion prenait peur comme un garçonnet. Il fuirait certainement, s'il avait eu quelque part où aller...
Pygmalion s'ennuyait. Peu à peu, il se rendait compte qu'il n'avait jamais rien sculpté de fondamentalement nouveau : toujours son art se répétait de la même façon douloureuse et
constante. Peut-être était-ce cela qui l'oppressait ainsi. Le problème, c'est qu'il ne savait rien sculpter d'autre, à part ces vieillards barbus à l'air farouche. Toujours il avait cru en la
suprématie de l'homme, et c'est pour cela qu'il n'avait jamais osé sculpter autre chose que ce sujet, parfait à ses yeux. Mais à présent, il en venait à se questionner... Est-ce qu'un véritable
artiste ne doit sculpter que ce qui est parfait ? Ou doit-il tenter de rendre parfait par son art ce qui ne l'est pas ? Ces questions tourmentaient Pygmalion jusque dans ses nuits, alors qu'il se
retournait sans cesse dans sa couche, assaillit par le flux et le reflux de ses pensées, qu'il ne pouvait empêcher. Finalement, il en était venu à une conclusion qu'il aurait trouvé absurde un mois
auparavant. Il voulait s'extraire de cette immuable et éternelle répétition que représentait son art. Pour une fois. Rien qu'une seule fois. Il voulait tenter quelque chose de nouveau. De
totalement nouveau. Mais quoi ? Peu à peu, seule cette question vint à occuper l'esprit de Pygmalion. Tant qu'il finissait par oublier de dormir, de manger. Il ne vivait plus que pour la réponse à
cette interrogation.
Enfin il avait trouvé ! Il savait. Il savait comment faire. Au début, il avait faillit rejeter l'idée, avant même de l'avoir examinée attentivement. Elle lui semblait si sotte et
si impie ! Une femme. Il allait sculpter une femme. C'était le seul moyen qu'il avait trouvé pour éviter la danse répétitive de ses oeuvres. Malgré tout, cela représentait un problème majeur : il
s'était promis de ne jamais représenter cette branche bâtarde et imparfaite de l'homme. Mais qu'importe. Il ne parvenait pas à se défaire de cette idée, bien que son mépris pour les femmes soit si
grand qu'il se demanda plusieurs fois s'il n'était pas devenu fou ! Soit. Il sculpterait donc une femme. Mais pas un de ces vulgaires et quelconques spécimens que tout mortel pouvait croiser,
non... Il taillerait une femme magnifique. La seule femme au monde parfaite à ses yeux. Une femme si belle que les déesses Bienheureuses elles-mêmes la prendrait pour une de leur sœur, la
jalousant, peut-être. Il parviendrait à recréer la Beauté, la Perfection, uniquement à l'aide de ses trois seuls amis : son marteau, son ciseau, et son Art. Un frisson parcourut le corps de
Pygmalion. Un frisson de peur à l'idée d'échouer, et de ne produire qu'une oeuvre terne, mais un frisson de joie aussi, car il avait enfin trouvé un défit à la hauteur de son Talent. Rendre parfait
par son art une chose qui ne l'était pas par essence.
Alors il se mit à l’œuvre. Ne pas connaître les détails anatomiques précis de la femme importait finalement peu. Il savait qu'elle ressemblait approximativement à l'homme, mais
possédait une poitrine plus développée, de longs cheveux, et un sexe masqué la plupart du temps par de la fourrure. Mais ces détails n'avaient pas beaucoup d'importance. Il voulait une femme à lui,
sortie toute droite de son imagination fulgurante. Submergé par l'émotion, il s'approcha lentement du bloc d'ivoire qui trônait au milieu de la pièce, les yeux au bord des larmes. La pierre était
d'une blancheur immaculée. La femme aurait une peau d'albâtre, aussi pure que la neige qui tombe des monts, lorsque le soleil est caché par de lourds nuages.
Il s'approcha doucement de sa statue, si proche qu'il pouvait ressentir le froid dégagé par la pierre inanimée. Il effectuait ce rituel avant chaque sculpture. Il la caressa du
bout des doigts, et murmura :
« C'est pour ton bien. Aie confiance en moi. Aie-je une seule fois déçu tes compagnes d'ivoire ? »
Il continuait de caresser la pierre, passait délicatement sa main sur l'ivoire, comme un amoureux le ferait sur la peau d'une femme. Soudain, il s'arrêta, et marqua l'endroit de
son index tendu. C'était là que résidait le cœur de la pierre. Il devrait porter son premier coup à cet endroit précis, ni trop fort, ni pas assez. Trop fort, il tuerait l'âme de la pierre en
brisant son cœur. Pas assez, son cœur ne serait pas à nu, et il n'obtiendrait qu'une statue terne, qui ne dégagerait aucune émotion. Il posa son ciseau sur l'ivoire, et d'un coup ferme, assena le
premier coup. Le premier morceau se détacha, et tomba sur le sol avec un bruit mat. Aussitôt, il sut qu'il avait réussit. Sa statue posséderait une « âme » bien à elle. Le cœur n'était
pas atteint. Il était intact, à nu, et pouvait être vu par tous, pourvu qu'ils aient la volonté de le voir. A présent, à lui de ne plus tailler près de cet endroit, par peur de le briser par
inadvertance.
Le marteau s'éleva dans les airs, une seconde fois, et s'abattit fermement. Puis une troisième, une quatrième, et une cinquième... Le ciseau volait dans les airs, comme animé par
une vie propre. Possédé, Pygmalion sculpta sans relâche trois jours et trois nuits, sans jamais s'arrêter une seule seconde. Tout entier à son Art, Pygmalion oubliait le monde pour se consacrer
uniquement à l’œuvre qui naissait de ses mains. Après trois jours entier d'une sculpture ininterrompue, le ciseau de Pygmalion caressa une dernière fois la femme qui était née. Hagard, Pygmalion
recula de quelques pas pour la regarder. Parfaite. Elle était parfaite. Puis il s'évanouit, éreinté par la fatigue.
Lorsqu'il se réveilla, une déesse était près de lui. Il prit soudain peur. Avait-il offensé les dieux d'En haut, pour avoir osé sculpter une femme parfaite ? Peut-être était-ce
Aphrodite elle-même qui était venu le châtier, lui, Pygmalion, l'homme qui avait tenté de faire mieux que les dieux. Effrayé, il fuyait presque lorsqu'il remarqua un détail : Aphrodite était dénuée
de tout mouvement. Elle était aussi fixe que le marbre, mais semblait pourtant animée par le brasier ardent d'une vie nouvelle. Etrange paradoxe, si difficile à faire comprendre... Il se rendit
compte qu'il s'agissait en fait de sa statue. Celle qu'il avait prit pour Aphrodite elle-même n'était autre que sa statue. La seule femme qu'il trouvait parfaite en ce monde. Elle était
sublime.
Il en tomba aussitôt éperdument amoureux. Il lui avait suffit d'un seul regard pour savoir qu'il serait à jamais torturé par la vue de sa statue inerte, qui avait réveillé dans
sa poitrine son cœur auparavant froid comme le marbre qu'il taillait, et le faisait battre à un rythme qui lui était inconnu. Aucun écrivain ne peut décrire la Beauté pure. Pygmalion, lui, à l'aide
de son simple ciseau, y était parvenu. Il avait réussit à tailler pour l'éternité le plus beau portrait de la femme qu'aucun homme n'avait fait, et qu'aucun homme ne ferait jamais. Une brûlante
passion lui ravageait les entrailles à la vue de la créature qui venait de naître. Passion d'autant plus douloureuse qu'elle lui était totalement inconnue. Tout occupé à fuir les femmes, Pygmalion
n'avait pas vraiment eut le temps d'en déguster la douce saveur...
Au commencement, il crut que la passion douloureuse qu'il entretenait pour sa statue était un châtiment d'Aphrodite, pour avoir osé sculpter une femme que Pâris lui-même aurait
choisit sans hésitation. Mais après quelques semaines de martyr brûlant, Pygmalion sut qu'il n'en était rien. Personne ne pouvait infliger tel supplice à un mortel, pas même un dieu, sous peine
d'aller rôtir en enfer à côté d'Ixion, Sisyphe, et les autres damnés pour l'éternité. Quelle torture inhumaine de voir la seule femme qu'il avait jamais aimé inanimé, inerte, inconnue à ce puissant
fleuve nommé Vie. Jamais il ne pourrait sentir la chaleur de sa peau, la douceur de son regard, de ses caresses, l'étreinte de ses bras. Jamais.
La seule chose a laquelle il aurait droit, ce serait ce regard de pierre, cette froideur glaciale de l'ivoire, cette tête parfaite qui le poursuivraient alors même qu'il serait
blotti peureusement dans les bras délicats de Morphée, pour tenter d'échapper quelques secondes à son supplice.
Que faire ? Il ne pouvait pas passer sa vie à regarder son amour ainsi, comme pétrifiée par le regard sans pitié de Méduse. Il souffrirait trop. Mais il ne pouvait pas non plus
concevoir de la quitter des yeux un seul instant. Toutes ses journées, il les passait sur un tabouret rudimentaire qui lui brisait le dos. Il ne mangeait plus. Il ne sculptait plus. Il restait là,
à se délecter du moindre trait de la statue. Il ne dormait que quelques heures par jour, afin de pouvoir profiter un peu plus longtemps que la vue ravissante que lui offrait son visage, son corps
au galbe splendide.
Il était tiraillé entre l'envie de rester là, immobile, animé seulement du désir de contempler son amour pour l'éternité ; et celui de libérer le torrent rugissant de Vie qui
l'animait, d'en finir une fois pour toutes... Et pour la première fois de son existence, il implora quelqu'un.
« Aphrodite, plasmodia-t-il, comme déjà gagné par la folie, Aphrodite, vous, ô déesse puissante parmi les puissantes, belle parmi les belles, je vous en supplie à genoux, moi,
l'humble sculpteur Pygmalion, qui a osé vous faire un tel affront. Délivrez moi de ce démon qui me ronge, de nuit comme de jour, qui me tourmente et qui m'affaiblit. J'embrasse la poussière qui est
sous vos pieds, et c'est en suppliant que je vous adresse cette prière : délivrez Galatée des terribles nimbes où elle est plongée, ni vivante, ni morte, juste là, à me faire souffrir. Je vous
rendrai hommage comme il est dû à une déesse. Je vous sculpterai des statues si belles que Zeus le roi des dieux lui-même en sera jaloux, lui pour qui des nuées de sculpteurs se sont dévoués corps
et âme. Je les surpasserai tous, et vous serez la déesse la plus admirée des Monts Olympes. Je vous en conjure... insufflez le souffle de vie à mon amour, le seul qui ait jamais habité mon cœur...
Vous l'avez bien fait pour les machines d'or d'Héphaïstos ! Alors pourquoi pas pour elle ? Lisez en mon cœur. Voyez-vous comme je souffre ? Cela ne vous fait-il pas culpabiliser, vous et Eros,
d'avoir torturé ainsi un homme qui ne demandait rien qu'à sculpter ? Moi qui ait toujours fui les femmes comme l'armée d'Hadès, je comprends à présent mieux pourquoi : elles peuvent mieux
vous faire souffrir que cent milles bourreaux réunis. Mais pourtant, vous ne pouvez vous empêcher de les aimer comme un fou, passionnément, vous qui êtes déjà tout près à pardonner alors qu'elles
vous arracheraient un oeil. Voyez comme mon supplice est inhumain ! J'aurai cent fois préféré être Tantale. Lui, au moins, ne souffre que d'une faim et d'une soif physique. Moi je souffre de la
faim de ses baisers, de la soif de son amour. Je vous en supplie une nouvelle fois, Aphrodite, déesse parmi les déesses. Entendez ma prière. L'humble sculpteur que je suis vous en implore à genoux.
»
Depuis trois jours, Pygmalion attendait. Il espérait vaguement un miracle, quelque chose d'extraordinaire. Mais rien ne venait. Aphrodite l'avait-elle oublié ? Ou avait-elle tout
simplement trouvé le moyen de se venger de celui qui avait osé sculpter une femme plus belle qu'elle ? Les yeux de Galatée continuaient de fixer avec indifférence le supplice atroce du pauvre
Pygmalion. Il pleurait. Depuis trois jours, il ne cessait de pleurer. Voir son amour aussi proche de lui, mais en même temps éloigné par la barrière puissante de la Vie lui était insupportable.
Parfois, il pensait à la détruire. La haine coulait dans ses veines comme un feu ardent, et faisait vibrer son corps. Il aurait voulu briser ce corps si parfait qu'il en devenait presque hideux.
D'autres fois, il se laissait emporter par l'ardeur de sa passion, et aurait voulu mourir, pourvu que son oeuvre puisse vivre... Il se laissait alors emporter par le désespoir, et c'était un
miracle s'il ne s'était pas encore tué à coup de burins, mourant de la main qui avait fait naître son amour.
Un insecte se posa sur sa joue, et le piqua violemment. La soudaine douleur le fit sortir de la sorte de catalepsie dans laquelle il s'était plongé. Hagard, il se leva, et
déambula dans son atelier, comme si c'était la première fois qu'il le voyait. Toutes ses statues inachevées lui firent soudain peur. Une nouvelle fois, son regard se posa sur sa statue. Sa
position, rendue impudique par sa nudité totale, fit rougir Pygmalion. Il se saisit de l'une de ses toges, la plus belle qu'il trouva, et en habilla maladroitement la statue. Il était si proche
d'elle. Il n'avait plus touché à ce corps depuis qu'il avait été achevé. Amoureusement, il passa sa main sur le cœur de sa statue. Il caressa l'endroit où il avait donné son premier coup de burin,
sans savoir ce qui l'attendrait par la suite, inconscient des tortures profondes que sa statue lui infligerait. S'il avait su. Peut-être ne l'aurait-il pas fait. Mais cela n'avait pas d'importance.
Plus rien n'avait d'importance à présent. Lentement, terrorisé comme un amant qui s'apprête à déclarer sa flamme à son amour, Pygmalion approcha ses lèvres de celles de Galatée, et y déposa un doux
baiser. Une larme naquit dans son oeil, glissa sur sa joue, sur ses lèvres, et roula dans celles entrouvertes de Galatée. Une seule et unique larme. La seule qu'il avait jamais versé de sa vie par
amour. Il passa sa main autour du cou de la statue, puis caressa ses cheveux. Il la serrait dans ses bras, comme une personne de chair et de sang. Quelle pitié de voir Pygmalion embrasser ainsi la
seule femme qu'il avait jamais aimé, et dont le seul défaut était de n'être qu'une statue... Mais cet instant était le plus beau de la vie de Pygmalion, car il savait que ce serait le dernier.
Après ce baiser, il le savait, il n'aurait plus la force de vivre, et de devoir encore contempler son amour pétrifié. Soudain, une étrange sensation parcourut le bout de ses doigts, qu'il tenait
toujours posé sur le cœur de son amour. Un court frémissement, une infime pulsion. Les cheveux de Galatée devenaient soyeux, quittaient peu à peu l'immobilité rigide de la pierre, et finirent par
retomber en cascade autour de son visage. Les lèvres prirent peu à peu consistance, et répondirent à son baiser. Le corps chaud de Galatée dégageait un parfum, une odeur suave, sauvage, indomptée.
Pygmalion ouvrit les yeux, et vit un regard animé de la même flamme vivace qui habitait le sien, celle de l'Amour.
« Merci, Aphrodite, murmura-t-il. »
Elle vivait.
Iris
Le 25 Janvier 2008-Le 27 Février 2008
Pont de l'Arche
Par C.I.M
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Publié dans : Nouvelles
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