Un corbeau, perché en haut d'un arbre, tempêtait, seul, dérangeant les passants de sa voix nasillarde, dissonnante et disgracieuse, à propos d'un bien étrange sujet.
" Evidemment, c'est un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre, et qui continuera à en faire couler beaucoup. Je ne prétends pas détenir la vérité. Je vais
seulement tenter de vous exposer mon point de vue sur la chose. Aussi, soyez indulgents et permettez à un vieux corbeau de vous dire ce qu'il pense de la question. Oh, bien sûr, j'entends les
esprits fermés s'écrier d'ici : "Mais faites taire cet oiseau de malheur ! Que connait-il du subtil et difficile art littéraire ?". Je le confesse, jamais je n'ai jamais étudié les lettres. La
seule chose que je connais d'elles, ce sont les lignes que j'ai lues, et l'avis que je me suis forgé. Cela m'est bien suffisant.
Ce sujet, c'est celui de la guerre éternelle entre les défenseurs des grands classiques de la (les) langues (pourquoi "grands" au fait ? Le sont-ils tant que cela ?), ces oeuvres
très souvent indigestes pour le profane, généralement des monuments à eux seuls ; et ceux de la littérature de café, cette littérature pétillante d'ineptie et de stupidité, que nous aimons tant,
cette littérature douce et légère qui nous fait rêver qu'un monde meilleur existe, et que nous pouvons changer le nôtre.
Je pense que, pour faire simple, il faut impérativement éviter le piège terrible qui est de s'enliser inutilement dans une conversation aussi stérile et polémique que vaine.
Aussi, nous aurons recourt à une comparaison concrète de la littérature, afin que tout le monde visualise bien ce que je veux tenter de faire comprendre. Nous comparerons la littérature à de la
nourriture, même si cette image à le défaut d'être quelque peu garguantuesque... (d'ailleurs, cette comparaison n'est pas si sotte que cela... les livres ne sont-ils pas la nourriture de l'esprit ?
Aussi, n'oublions pas cette expression si courante en français, qui confirme que nourriture et littérature sont liés : "dévorer un livre" !).
Mais quel bon petit plat à l'odeur alléchante serait la petite littérature, et quel met à l'arôme distingué pourrait être la grande littérature ? Je pense qu'il est
possible de comparer la petite littérature à un délicieux steak-frite, à l'odeur si alléchante qu'elle fait gargouiller sans aucune difficulté votre estomac, et monter votre salive à vos lèvres.
Portrait attirant, n'est pas ? Nous comparerons aussi la grande littérature à des épinards, ce plat que bien peu d'enfants apprécient, cette sorte de masse verte à l'odeur nauséabonde, si bonne
pour notre corps, aux dires des mères.
Pourquoi ces plats ? Nous allons le voir tout de suite.
Les épinards, qui sont cordialement haï par ces ravissantes petites créatures nommées enfants, sont essentiel au bond développement de notre corps, car ils contiennent des
nutriments utiles à celui-ci, ainsi qu'une quantité calorifique raisonnée. Bien peu d'enfants apprécient à sa juste valeur ce plat, bien que durant de leur croissance, ils comprennent peu à peu
tous les bienfaits que peuvent apporter ces repoussants légumes. La grande littérature agit selon le même principe : elle est essentielle au bon développement de notre âme de lecteur. Au fil des
siècles, seuls les "meilleurs" auteurs ont su résister à la lame implacable de l'Oubli, certainement la plus efficace des censures inventées par l'Homme. Les enfants, et particulièrement les
adolescents, n'apprécient généralement pas cette littérature s'étirant en longueur, en descriptions minutieuses des moindres détails, en caractères compliqués (n'oublions pas qu'ils font partie de
la génération du Web, et que pour eux, tout doit aller vite, alors, soyons indulgents quand ils renâclent quelque peu à lire une description de plus de six pages !). Mais, l'âge venant, la Raison
fait aussi son apparition dans le cerveau de ces "chères têtes blondes". Ils comprennent l'utilité de cette littérature qu'ils trouvaient assez indigeste et fade au goût, notamment pendant leurs
études, durant lesquelles ils seront bien obligés de lire au moins quelques lignes des grands écrivains ! Petit à petit, ils en viendront même à lire des classiques de leur propre initiative, voir
même à les recommander chaudement, en vantant leurs mérites, à l'instar de la mère cuisinant des épinards pour les adorables petits démons qui lui demandait simplement des pâtes...
Etudions maintenant le cas de notre bon vieux steak-frites... Quel plats délicieux ! Il a beau être récrié pour son poids calorifique tout simplement énorme, on en mangerait à
s'en "faire péter la panse" ! Tous les enfants adorent cela, et pour eux, le choix épinards/steak-frites est assez rapidement fait ! (sauf pour des raisons allergiques, mais cela n'est pas le noeud
du problème sur lequel nous nous penchons...) Cependant, au fur et à mesure de leur croissance, ils comprennent que ce qui est le mieux pour leurs papilles gustatives n'est pas forcément le mieux
pour leur estomac, et encore moins pour leur corps. Ils apprennent peu à peu à jouer avec ces plats à mauvaise réputation, pour alterner avec des plats plus conventionnels, et un peu moins nocifs
pour leur équilibre alimentaire. De même la "petite littérature". Les enfants, dès qu'il s'agit de lire un livre, ne peuvent pas réellement se passer de ce met littéraire. Ils ne lisent, pour ainsi
dire — dans la plupart des cas... — que cela ! Et c'est parfaitement normal ! Ils ne conçoivent pas encore les "méfaits" (l'idée de méfaits est somme toute bien relative...) que peuvent avoir ces
livres sur leur intellect de lecteur. Ils le comprendront plus tard, après avoir goûté à l'arôme délicats des grands classiques. Mais pour l'instant, laissons-les se délecter de leur livre en paix,
si c'est cela qu'ils aiment lire !
Maintenant, je vais vous expliquer pourquoi j'ai écrit ces lignes (eh oui, c'est bien beau de donner faim aux gens, si c'est pour laisser le sujet dans le même état que
nous l'avons trouvé...). Alors que j'errai sur l'immensité de la toile, et plus particulièrement un forum littéraire, j'ai lu des mots qui m'ont tout particulièrement choqué, et, touché au coeur
dans mon âme de lecteur, j'ai décidé de réagir face à cette "menace" terrifiante que sont les idées que quelques-uns.
En effet, quelqu'un sur ce forum pensait que la petite littérature n'était même pas digne d'être lue, et que seule la grande littérature méritait des lecteurs. Je suis resté
quelques temps béat devant mon écrans, lisant et relisant ses propos, car j'étais sûr d'avoir mal lu. Lui qui se prenait pour un grand lecteur, uniquement parce qu'il se targuait de ne lire que des
classiques ! Quelle honte, pour un lecteur, de se cantonner à un seul style littéraire ! Ne mangeons-nous qu'une seule sorte de plats ? Non ! Nous profitons de tout l'éventail gastronomique mis à
notre disposition par la culture française ! Peignons-nous des toiles composées uniquement d'une seule teinte ? Non ! (sauf quelques exceptions...). Les peintres jouissent pleinement du choix qui
leur est offert par la multitude des couleurs ! Et bien cet homme, fier de ne lire que ce qu'il qualifiait pompeusement "la grande littérature", n'était en fait qu'un lecteur borgne... Pire même,
en plus de ne pas profiter pleinement de l'art qu'il prétendait aimer, il osait mépriser les lecteurs de la petite littérature !
Je pense sincèrement que n'importe quelle personne voulant se prétendre bonne lectrice doit absolument lire tous les genres littéraires, au moins un livre de chaque sorte, pour
se faire SON opinion, sans se soucier des avis des autres sur la question. Pourquoi refuser de profiter de chaque miette de ce succulent menu qu'est la littérature mondiale ? Même les livres pour
enfants sont intéressants (d'ailleurs, certains ont même depuis accédé au rang de classiques incontournables. Un exemple ? Bien sûr. Les Fables de la Fontaine.). C'est pour cela que je trouve
l'opinion de celui qui a choisi de se consacrer uniquement aux classiques, est aussi insensée que celle de celui qui à choisit de ne lire que de la littérature de comptoir. La littérature propose
un si grand choix ! Toute une vie ne suffirait pas à les essayer tous.
Alors, comme pour la nourriture, l'important, ce n'est pas de manger toujours équilibré, mais de varier les plaisirs : tantôt un petit plat succulent, accompagné d'un livre
stupide au possible, pour nous détendre les neurones, tantôt un plat un peu moins bon, mais ô combien meilleur pour notre corps, suivi d'un grand classique, pour muscler quelque peu cette oisive
matière grise ! "