Avalon. Critique de film.
« Dans un futur proche. Pour combler un vide intérieur, certaines personnes s'adonnent à un jeu de réalité virtuelle, interdit. Les morts simulées ainsi que les émotions qu'il procure créent une dépendance. Certains joueurs travaillant en équipent parviennent même à assurer leur existence grâce à leurs gains.
Mais le jeu à ses dangers. Il arrive que les joueurs soient victimes d'une mort cérébrale. On les appelle les non-revenus. Le jeu tire son nom de l'île des légendes où repose l'âme des héros morts. Avalon. »
Ash est l'une d'entre elles. C'est une tueuse. Du moins dans Avalon. C'est une guerrière froide et solitaire, au visage fermé, qui ne dévoile aucune émotion. Peut-être parce qu'elle n'en ressent aucune. C'est une joueuse reconnue dans Avalon, une joueuse de classe A, la meilleure possible. Elle se connecte à Avalon grâce à un terminal, dans une salle qui lui est réservée, comme tous les autres joueurs, pour qu'elle puisse accéder à Avalon. C'est la seule façon connue de parvenir à intégrer cet univers fictif. Certains racontent qu'il en existerait d'autres... Toutes ces salles sont regroupées dans un immense bâtiment aux allures de prison insalubre, qui sert aussi accessoirement de réfectoire pour les joueurs. Nous sommes ici devant un bien étrange paradoxe, avec cette prison qui permet à ses détenus volontaires de s'échapper dans un autre monde, aussi horrible que le premier, mais qui possède au moins cet avantage indéniable de n'être qu'un pur produit de fiction... On tue pour tuer, car après tout ce n'est qu'un jeu.
Mais un jour, cette glaciale routine de guerrière de classe A est brisée par une étrange rumeur : il existerait une autre catégorie... Après. Une classe caché dans Avalon, une classe réservée au seuls joueur les plus douées, les plus talentueux. La classe spéciale A. Une classe que son ancien ami et compagnon d'arme, Murphy, est parvenu à intégrer. Pour cela, il faudrait tuer une sorte de fantôme, le Ghost, qui selon certains seraient un bug du jeu, tandis que selon d'autre il serait une sorte caractérisation de la volonté propre d'Avalon. Il faudrait pour cela une quantité phénoménale d'expérience, ainsi qu'être accompagné par un mystérieux prêtre, celui-la même qui suit à son insu Ash depuis quelque temps. Ce même prêtre viendra trouver Ash, pour lui proposer son aide. Ils effectueront une mission extrêmement périlleuse ensemble, afin de gagner la quantité d'expérience requise pour faire apparaître le Ghost. Dans un sombre tunnel, Ash se retrouvera face à face avec cette créature immatérielle, à l'apparence d'un enfant, et le tuera sans hésitation.
C'est ainsi qu'Ash accède à la classe spéciale A, aussi nommée par ses créateurs la classe réelle. Sa mission ? Tuer le non-revenu qui l'habite. Tant que cette tâche ne sera pas achevée, Ash restera prisonnière de la fiction d'Avalon. Le monde de la classe spéciale A ressemble trait pour trait à la réalité, peut-être même a-t-il une apparence plus réelle, en raison des couleurs vives qui le composent, qui s'opposent par contraste à l'atmosphère sépia qui constituaient la « réalité ». A cet instant du film, l'on peut se poser une question : et si Avalon n'était qu'une monstrueuse machination, un monde uniquement virtuel, où l'on ferait perdre aux gens la notion de réel et de fiction, pour pouvoir leur faire effectuer des missions dans le monde réel sans que ceux-ci ne réagissent, croyant simplement jouer une partie ? L'on comprend tout de suite le pouvoir manipulateur d'une telle arme, qui rendrait des caractères totalement soumis, uniformisés, en même temps que aptes au combat, entraînés dans un monde ultra-violent. Celui qu'Ash doit tuer est Murphy, cet ancien compagnon non-revenu. Ainsi, bien qu'« ayant la cervelle grillée » et reposant dans un lit d'hôpital, Murphy se tient droit devant elle, vivant, grâce à la magie du virtuel (ou de la réalité ?). Le dialogue final entre Ash et Murphy est vraiment splendide, car on comprend que le réel et l'irréel sont intiment liés, et que leur limite est fine, si fine et fragile, voir même totalement inexistante. Murphy mourra, et Ash réintégrera le monde d'Avalon, accueillie par ce même Ghost qu'elle avait tué.
Le réel est celui que nous choisissons comme tel. Voilà quelle est selon moi la morale de ce film où l'étrange est roi...
J'inaugure avec cet article ma première critique d'œuvre. Tâche ô combien difficile de rendre compte avec le plus de finesse possible toutes les émotions qui nous ont traversées alors que nous étions transporté dans un autre monde, par le talent d'un artiste. Autre monde... C'est exactement ce dont il s'agit dans Avalon, dans ce film étrange, où la réalité et la fiction finissent par se mêler, et qui semble nous dire que la limite entre ces deux mondes n'est pas si immuable que cela, et que la réalité n'est finalement rien d'autre que la partie immergée de la fiction.
Le film est doté d'une ambiance voilée, mélancolique, rendue à la perfection par une bande son
merveilleuse, œuvre d'un compositeur japonnais reconnu, Kenji Kawai, ainsi que par une image vieillie, sépia. Bien que le thème étant un jeu vidéo ultra-réaliste et ultra-violent, très peu, voire
aucune, scène choquante n'est présentée à nos yeux dans ce film. Ainsi, au cours des une heure et quelques quarante minutes qui composent ce film, l'atmosphère est rendue étouffante, écrasante
même, par de nombreux silences pesants, ce qui n'est pas sans rappeler certaines pièces d'auteurs du nouveau théâtre, et exprime une vision très négative du futur...
Dans ce monde universellement sépia, rien, objectivement, n'a d'apparence réaliste. Tous les paysages sont des scènes désolées, dévastées, peuplées
de nuages noirs de sombre augure, des lieux pleins d'ombres percés de rais de lumière fantastique. Certaines scènes sont même simplement répétée, par exemple lorsque Ash prend le tramway qui la
ramène chez elle, ce qui dégage une impression d'un univers monotone, répétitif, dont la seule possibilité d'évasion est ce jeu ultra violent, où des personnes déversent leurs angoisses les plus
sombres, leurs peurs les plus profondes.
Ash, le personnage principal, dont nous suivons la progression, tente d'accéder à la classe « spéciale - A » la classe suprême, la dernière classe du jeu, celle-là après même la dernière catégorie officielle. Cela ressemble presque à une tentative d'évasion, mais soumise à un paradoxe étrange dû au sens dans laquelle elle se déroule : cette fois, l'évasion se fait de la fiction vers le réel, et non plus du réel vers la fiction. En effet, la « classe spéciale A » (nommée aussi classe réelle, d'ailleurs...) est une classe qui semble plus réelle que le réel lui-même. En effet, au moment du film où Ash est parvenue enfin à accéder à la classe spéciale A en tuant un fantôme ayant l'apparence d'un enfant (symbolisant l'innocence ? L'imagination ? La pureté ? L'irréel ? Le réel ? ), nous quittons l'image sépia et vieillotte, qui donnait une certaine atmosphère hallucinée au film pour une image actuelle et vive, symbole même d'une fiction plus vraie que le réel même.
Le personnage du maître du jeu est lui aussi énigmatique. Celui-ci accueille Ash à chacune de ses visites au centre de réalité virtuelle, et donne l'impression de la connaître personnellement, tout en entretenant avec elle une relation protectrice. De plus, il semble tout connaître du jeu, mais ne peut rien révéler à Ash. Diverses questions peuvent alors se poser. Connaît-il réellement tout de l'univers d'Avalon ? Où laisse-t-il seulement entendre qu'il est omniscient ?
« LE MAITRE DU JEU - Je te demande pardon, un maître de jeu ne doit pas intervenir.
ASH - Je voudrais te poser une question. Tu accèdes à Avalon grâce à un terminal, ou est-ce que tu fais partie intégrante du système ?
LE MAITRE DU JEU - Est ce vraiment important ? Tu ne peut pas vérifier. »
Personnellement, au vu de ces répliques, je pense que le maître du jeu est la représentation symbolique de Dieu, où il incarnerait la philosophie déiste de la divinité : Dieu a créé le monde, pour ensuite se détourner de sa création. Le maître du jeu... Dieu ? Le jeu... La vie ? Et l'on retombe dans les méandre insondables des limites que l'on perçoit dorénavant si fragiles entre le réel et la fiction. Dans cette hypothèse d'un maître du jeu divin, les questions de Ash semblent pouvoir porter sur l'essence même de Dieu : est-il une entité à part entière, qui accède à notre monde par un moyen particulier, « un terminal », ou est-il justement une partie ou totalité de notre monde, de notre « système » ? Si Dieu n'était pas une entité, mais la réalité, tout simplement, le monde dans lequel nous vivons tous les jours, que nous modifions par nos actes et par nos pensées ?
Bref, un film très intriguant. À apprécier, peut-être ; à voir, sans doute ; à méditer, sûrement.

