Le manège infernal [nouvelle-réaliste]

M a n è g e i n f e r n a l
… Et le manège tournait, magnifique, provoquant l’envie de tous les gamins attroupés autour…
Le petit enfant, avec un air de candeur hypocrite sur le visage, demanda à sa mère, avec autant de politesse et de respect que s’il s’adressait à un roi :
« Mère, pourrais-je faire un tour de manège, si vous le voulez bien ? »
Et la mère, amante de ce gamin qui deviendra menteur, fourbe, sournois, faux, et qui finira par ne plus l’aimer, elle, sa propre mère, et bien elle répond un « oui » plein d’affection, mais où ne perce aucune trace d’amour.
Elle sort un gros billet de vingt euros, et le place généreusement dans la main tendue de son fil, qui se referme dessus comme le filet d’un pêcheur sur un pauvre poisson prit au piège, avec rapidité, presque avec peur que cette proie opportune ne lui échappe.
« Garde la monnaie, dit-elle ».
Aussitôt, les yeux libidineux de l’enfant s’allument d’une joie cupide, et il s’en va vers le manège avec un sourire satisfait.
Car c’est un beau manège, avec des chevaux qui montent et qui descendent, des poupées immenses en train de boire le thé dans une tasse en porcelaine, des petits soldats, baïonnette au canon, avec gravé sur le visage une expression de terreur indicible, le tout recouvert quelques fois de feuilles d’or. Ah ! il ne s’agit sûrement pas d’un des ces vulgaires manège de foire, où il suffit d’attraper un pompon sale et gras pour avoir un tour supplémentaire. C’est un manège de luxe, fait pour les enfants prodiges, gâtés par des parents s’imaginant sans doute que l’amour, c’est tout accorder à n’importe quel moment, selon le bon vouloir du gamin. C’est un manège qui fait briller de convoitise les yeux de tous les enfants qui le voient, les faisant espérer qu’un jour, ils seront à la place de ce petit enfant, si gracieux, si majestueux, sur son beau cheval blanc, et sa raie sur le côté… C’est un manège majestueux, presque intimidant, couvert de lumière, et de l’odeur si particulière de la cire.
L’enfant s’installe près des soldats, et tend fièrement son billet à l’homme qui passe les ramasser, avec une expression de supériorité, de hauteur, presque de mépris pour ce pauvre bougre qui est obligé de travailler pour vivre. Cet homme ne mérite presque pas de toucher son argent.
Puis le manège se met lentement en branle, à tourner, tourner, tourner, tourner incessamment, sur le rythme lancinant d’une musique vieillotte. Les chevaux se mettent à monter et à descendre, pour le plus grand plaisir des enfants privilégiés perchés dessus. A côté des soldats, l’enfant n’est pas heureux. Même s’il a ce que tant d’autres aimeraient avoir, il manque quelque chose. La nouveauté. Ce manège, il est déjà monté dessus, dix- quinze, vingt fois. Il commence à se lasser. Pour les adultes, cela est facile à comprendre, mais pas pour un enfant. On ne peut pas s’ennuyer sur un tel manège. Mais lui, l’enfant premier de la classe, lui le fils d’un riche ambassadeur, qu’il n’a presque jamais vu, mais qui lui envoie tous les anniversaire deux cents euros en liquide, qu’il s’empresse de dépenser en ineptie, et bien lui, ce gamin arrogant en a assez de ce manège.
Pas si loin de ce garnement fier et orgueilleux, se trouvait un autre petit enfant, misérable dans ses affaires délavées trop grandes pour lui, pleines de trous et de tâches, avec dans le regard une lueur pitoyable, celle du pauvre devant quelque chose dont il ne pourra jamais profiter. De grands yeux inexpressifs lui mangent le visage, un visage pâlot, presque blême.
« M’man, je peux faire un tour de manège ?
- Non !
- Pourquoi ? Allez ! S’il te plait ! Je serai sage, promis !
- Non ! Quand je dis quelque chose, c’est définitif ! »
Et ce gamin, pour qui sa mère est la personne la plus chère du monde, part en bougonnant du lieu de manège magnifique, qui le nargue par sa splendeur. Qu’il l’envie cet enfant aux côtés des soldats ! Qu’il aimerai être à sa place ! Mais il est né dans la misère, même s’il n’en a pas encore prit conscience… Jamais il n’égalera ce gamin imbus de lui-même, qui déjà calcule ses actions afin d’obtenir ce qu’il veut.
Car ce manège, ce manège terrible sur lequel il aurai tant voulu monter, c’est le manège des inégalités sociales, la preuve vivante que l’égalité n’est qu’un mythe, que personne ne peut sortir de la misère seul, tout comme personne ne peut comprendre ce gamin qui s’ennui mortellement sur un tel manège… Mais pour rien au monde il ne céderait sa place, car il montre ainsi à tous son pouvoir, et combien il est supérieur à la masse des gamins le regardant lui, et uniquement lui, avec admiration, envie, la bave aux lèvres, tellement ils sont absorbés par le miracle du manège.
Mais malgré tout cela, il n’est pas heureux. Il lui manque quelque chose, et il lui manquera toujours quelque chose. Tandis que l’autre enfant, ainsi que les autre qui n’ont pas pu monter sur ce manège, et bien eux finiront peut-être dans la misère la plus pure, la plus dénudée de tout, mais ces autres enfants finiront par apprendre à se satisfaire de leurs maigres possessions, à jouir de l’instant présent, car le lendemain risque toujours d’être pire qu’aujourd’hui.
…Et le manège infernal continuait de tourner, tourner, et tourner encore, et ceci jusqu’à la fin des temps…
Le 23 Mars 2007
Pont de l’Arche
Iris
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